5ème Dimanche de Pâques (semaine I du Psautier)

5ème Semaine du Temps Pascal — Dimanche 3 mai 2026 · Année A · blanc

🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée

🕯️ Entrer dans la prière

Cinquième dimanche de Pâques. Le Ressuscité continue de bâtir son peuple — concrètement, laborieusement. Tu vas entendre trois textes qui parlent tous, à leur manière, de construction : une communauté primitive qui se déchire autour de veuves oubliées (Actes), une assemblée qui se découvre « pierres vivantes » assemblées sur le Christ (1 Pierre), et Jésus qui, le soir de sa Passion, parle de « demeures » et se dit lui-même « le Chemin ».

Le fil rouge : où Dieu nous fait-il habiter ? Et par où passe-t-on pour y aller ? Remarque la tension féconde : dans les Actes, on règle des problèmes très matériels — du pain, des tables, des langues qui s’opposent. Dans Jean, Jésus parle de la maison du Père. Ne sépare pas les deux. La demeure éternelle se construit avec des veuves qu’on n’oublie pas.

Avant de lire, fais silence. Laisse tomber tes urgences. Commence peut-être par l’Évangile, écoute Jésus te dire : « Que votre cœur ne soit pas bouleversé. » Reste là un moment. Puis reviens aux Actes, et laisse la 1 Pierre comme une lumière qui éclaire le tout.

📖 1ère lecture — Ac 6, 1-7

Lire le texte — Ac 6, 1-7

En ces jours-là, comme le nombre des disciples augmentait, les frères de langue grecque récriminèrent contre ceux de langue hébraïque, parce que les veuves de leur groupe étaient désavantagées dans le service quotidien. Les Douze convoquèrent alors l’ensemble des disciples et leur dirent : « Il n’est pas bon que nous délaissions la parole de Dieu pour servir aux tables. Cherchez plutôt, frères, sept d’entre vous, des hommes qui soient estimés de tous, remplis d’Esprit Saint et de sagesse, et nous les établirons dans cette charge. En ce qui nous concerne, nous resterons assidus à la prière et au service de la Parole. » Ces propos plurent à tout le monde, et l’on choisit : Étienne, homme rempli de foi et d’Esprit Saint, Philippe, Procore, Nicanor, Timon, Parménas et Nicolas, un converti au judaïsme, originaire d’Antioche. On les présenta aux Apôtres, et après avoir prié, ils leur imposèrent les mains. La parole de Dieu était féconde, le nombre des disciples se multipliait fortement à Jérusalem, et une grande foule de prêtres juifs parvenaient à l’obéissance de la foi. – Parole du Seigneur.

📘 Comprendre

Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut

Pierre, Le Juif, Chez Le Païen Corneille

Pierre est à Césarée sur Mer (il y avait là effectivement une garnison romaine), et il est entré dans la maison de Corneille, un officier romain. Comment en est-il arrivé là ? Et que vient-il y faire ? En fait, si Pierre est là, c’est parce qu’il a été quelque peu bousculé par l’Esprit Saint. Il faut relire le récit de la vision de Joppé dans ce même chapitre des Actes. D’autre part, peu de temps auparavant, Pierre vient d’accomplir deux miracles : il a guéri un homme, Énée, à Lydda, et ensuite, il a ressuscité une femme, Tabitha, à Joppé (on dirait aujourd’hui Jaffa ; Ac 9,32-43). Ces deux miracles lui ont prouvé que le Seigneur ressuscité était avec lui et agissait à travers lui. Car Jésus avait bien annoncé que, comme lui, et en son nom, les apôtres chasseraient les démons, guériraient les malades, et ressusciteraient les morts.

Ce sont ces deux miracles qui ont donné à Pierre la force de franchir l’étape suivante, qui est décisive : il s’agit cette fois d’un miracle sur lui-même, si l’on peut dire ! Car, pour la première fois, contrairement à toute son éducation, à toutes ses certitudes, Pierre, le Juif, franchit le seuil d’un païen, Corneille, le centurion romain ; il est vrai que Corneille est un païen très ami des Juifs, on dit qu’il est un « craignant Dieu » ; c’est-à-dire un converti à la religion juive mais qui n’est pas allé jusqu’à en adopter toutes les pratiques, y compris la circoncision. Or la circoncision est la marque de l’Alliance ; donc un « craignant Dieu » reste un incirconcis, un païen. Et c’est chez ce païen, Corneille, que Pierre est entré et il y annonce la grande nouvelle : Jésus de Nazareth est ressuscité ! (Et, ce même jour, Corneille sera baptisé ainsi que toute sa famille.) Traduisez : l’Évangile est en train de déborder les frontières d’Israël !

On dit souvent que Paul est l’apôtre des païens, mais il faut rendre justice à Pierre : si l’on en croit les Actes des Apôtres, c’est lui qui a commencé, et à Césarée, justement, chez le centurion romain Corneille. Et ce que nous venons d’entendre, c’est donc le discours que Pierre a prononcé chez Corneille, en ce jour mémorable. Et sa dernière phrase est une véritable révolution : « Quiconque croit en lui (Jésus) reçoit par son nom le pardon de ses péchés. » Pierre vient de le comprendre : « Quiconque », cela veut dire « pas seulement les Juifs ». Même des païens peuvent entrer dans l’Alliance. Le salut a d’abord été annoncé à Israël, mais désormais il suffit de croire en Jésus-Christ pour recevoir le pardon de ses péchés, c’est-à-dire pour entrer dans l’Alliance avec Dieu. Et donc tout homme, même non-Juif (c’est le sens du mot « païen » ici), peut être baptisé au nom de Jésus. Visiblement, ce fut la grande découverte des premiers chrétiens, Paul et Pierre y insistent tous les deux : il suffit de croire en Jésus pour être sauvé !

Il Suffit De Croire En Jésus Pour Être Sauvé

L’ensemble du discours de Pierre chez Corneille est révélateur de l’état d’esprit des Apôtres dans les années qui ont suivi la Résurrection de Jésus. Ils avaient été les témoins privilégiés des paroles et des gestes de Jésus, et ils avaient peu à peu compris qu’il était le Messie que tout le peuple attendait. Et puis, il y avait eu le Vendredi-saint : Dieu avait laissé mourir Jésus de Nazareth ; certainement, Dieu n’aurait pas laissé mourir son Messie, son Envoyé ; leur déception avait été immense ; Jésus de Nazareth ne pouvait pas être le Messie.

Et puis ce fut le coup de tonnerre de la Résurrection : non, Dieu n’avait pas abandonné son Envoyé, il l’avait ressuscité. Et les Apôtres avaient eu de nombreuses rencontres avec Jésus vivant ; et maintenant, depuis l’Ascension et la Pentecôte, ils consacraient toutes leurs forces à l’annoncer à tous ; c’est très exactement ce que Pierre dit à Corneille : « Nous, (les Apôtres), nous sommes témoins de tout ce qu’il a fait dans le pays des juifs et à Jérusalem. Celui qu’ils ont supprimé en le suspendant au bois du supplice, Dieu l’a ressuscité le troisième jour… Nous avons mangé et bu avec lui après sa résurrection d’entre les morts. »

Il restera pour les Apôtres une tâche immense : si la résurrection de Jésus était la preuve qu’il était bien l’Envoyé de Dieu, elle n’expliquait pas pourquoi il avait fallu passer par cette mort infamante et cet abandon de tous. La plupart des gens attendaient un Messie qui serait un roi puissant, glorieux, chassant les Romains ; Jésus ne l’était pas. Quelques-uns imaginaient que le Messie serait un prêtre, il ne l’était pas non plus, il ne descendait pas de Lévi ; et l’on pourrait faire la liste de toutes les attentes déçues.

Alors les Apôtres ont entrepris un formidable travail de réflexion : ils ont relu toutes leurs Écritures, la Loi, les Prophètes et les Psaumes, pour essayer de comprendre. Il a fallu tout ce travail de relecture, après la Pentecôte, à la lumière de l’Esprit Saint, pour arriver à dire, comme le fait Pierre ici : « C’est à Jésus que tous les prophètes rendent témoignage… Dieu nous a chargés d’annoncer au peuple et de témoigner que lui-même l’a établi Juge des vivants et des morts ».

Un autre aspect tout à fait remarquable de ce discours de Pierre, c’est son insistance pour dire que c’est Dieu qui agit ! Jésus de Nazareth était un homme apparemment semblable à tous les autres, mortel comme tous les autres… eh bien, Dieu agissait en lui et à travers lui : « Dieu lui a donné l’onction d’Esprit Saint et de puissance, Dieu était avec lui, Dieu l’a ressuscité, Dieu lui a donné de se manifester à des témoins que Dieu avait choisis d’avance, Dieu l’a établi Juge des vivants et des morts… »

Et la phrase qui résume tout cela : « Dieu lui a donné l’onction d’Esprit-Saint et de puissance. » Désormais, Pierre vient de le comprendre, tout homme, Juif ou païen, peut grâce à Jésus-Christ être lui aussi consacré par l’Esprit Saint et rempli de sa force !

Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain

Situation

Dans sa 1ère Lettre aux Corinthiens, Paul traite d’un certain nombre de questions liées à la vie de cette communauté “bouillonnante” : les divisions dans cette communauté d’Eglise (1 - 4), l’importance du Corps dans la vie des hommes (5 - 6), réponses à des problèmes précis soulevés par la communauté (sur les états de vie, les relations avec l’environnement païen, les assemblées liturgiques et la répartition des charismes) (7 - 14), et, finalement, la résurrection du Christ et la nôtre (15).

Notre texte est Ie début de l’exposé de Paul sur ce dernier point.

Compte tenu que cette Lettre est très probablement datée du printemps de l’année 54, nous avons ici le texte le plus ancien qui nous présente de façon complète le mystère de la résurrection du Seigneur et de ses conséquences pour notre vie de croyants.

Message

Les 11 premiers versets de ce chapitre 15, qui contiennent notre lecture, nous proposent le 1er “credo”, c’est-à-dire le contenu de la foi de l’Eglise sur la résurrection du Seigneur.

Paul nous souligne d’abord l’importance de la Bonne Nouvelle qu’il a annoncée aux Corinthiens, et dont le point le plus important est bien la proclamation de la mort et de la résurrection du Christ.

Cette Bonne Nouvelle, que Paul leur a transmise après l’avoir lui-même reçue, doit toujours être accueillie et inscrite dans le coeur des croyants, telle qu’elle leur a été présentée : c’est à cette condition qu’elle sera pour eux porteuse de salut.

Et le coeur de cette Bonne Nouvelle, le voici : selon les Ecritures, Christ est mort pour nos péchés, il est ressuscité le 3ème jour après avoir été mis au tombeau, et il s’est manifesté à un certain nombre de témoins connus, dont Paul fait partie.

Decouvertes

On ne sait pas au juste devant quelles idées circulant à Corinthe Paul s’est trouvé pour intenvenir avec tant de force dans tout ce chapitre 15 sur la résurrection du Seigneur. L’hypothèse la plus probable serait que des Chrétiens, se voulant ou se croyant plus spirituels, pensaient posséder déjà la vie éternelle et avaient une conception philosophique de l’homme selon laquelle le corps n’a pas d’importance.

L’affïrmation que Jésus est mort pour nos péchés selon les Ecritures est en référence au 2ème prophète Isaïe, 53, 5. La mention explicite de la mise du corps de Jésus au tombeau souligne la réalité de la mort de Jésus. La résurrection le 3ème jour, selon les Ecritures, renvoie à Osée, 3, 2, bien que le 3ème jour signifie également, dans la tradition Juive, le jour du salut. Préciser que le Ressuscité est apparu indique hien que toutes les initiatives de ses manifestations viennent de lui et non pas de ceux qu’il est venu rencontrer.

En relatant une apparition “à plus de 500 frères”, Paul met l’accent sur le fait qu’à l’époque de l’envoi de cette Lettre aux Corinthiens un grand nombre de témoins des manifestations du Christ ressuscité existent encore, et peuvent donc être rencontrés et consultés à ce sujet.

Paul est également le seul à nous parler d’une apparition à “Jacques, le frère du Seigneur”, qui n’a pas été disciple de Jésus lors de son ministère, et qu’il ne faut pas confondre avec les 2 Jacques qui, eux, font partie des douze apôtres. Bien qu’il n’ait pas accompagné Jésus de son vivant, bien qu’il ne réponde pas aux critères d’appartenance au groupe des Apôtres (Actes, 1, 21 - 22), le Christ ressuscité lui est apparu : c’est également ce qui s’est passé avec Paul, ancien persecuteur de l’Eglise, mais à qui, lui qui n’avait jamais été disciple, Jésus ressuscité s’est également manifesté.

Prolongement

L’annonce de la Bonne NouveIle de Jésus est, pour nous aussi, à toujours recevoir et recueillir telle qu’elle nous a été transmise depuis les premiers disciples dans la fidélité écclésiale au message apostolique.

La résurrection ne peut prendre pour nous tout son sens que dans une conception biblique de l’homme, à la fois tout entier “corps” (capable de relations avec lui-même, les autres et le monde), tout entier “chair” (marqué qu’il est par la faiblesse et les limites liées à sa condition mortelle), tout entier “esprit”, parce que créé à l’image de Dieu. La conception courante d’une âme immortelle contenue dans un corps mortel remonte à une définition philosophique, non biblique, de l’homme, qui serait en cohérence facile avec les idées concernant la transmigration des âmes et une réincarnation

La résurrection de Jésus, comme la nôtre, est réalité mystérieuse de la transfiguration de l’homme saisi, en toutes ses dimensions, dans la gloire même de Dieu.

🙏 *Seigneur Jésus, apprends-moi à devenir davantage témoin de ta résurrection d’entre les morts; et de ta présence à mes côtés comme le Vivant qui m’associe chaque jour à ton existence humaine transfigurée dans la sphère divine. AMEN.

3.05.2001.*

Éclairage exégétique — Synthèse IA

Le passage d’Actes 6, 1-7 constitue un tournant narratif majeur dans la composition lucanienne des Actes des Apôtres. Luc écrit probablement dans les années 80-85, mais il décrit ici une crise survenue très tôt dans la communauté de Jérusalem, peut-être vers 32-34. Le genre littéraire relève du récit institutionnel : Luc montre comment l’Église naissante, confrontée à une tension interne, trouve une solution qui non seulement résout le conflit mais permet un nouveau déploiement de la Parole. La structure est remarquablement symétrique : le verset 1 pose le problème (croissance → conflit), les versets 2-4 présentent la solution proposée par les Douze, les versets 5-6 décrivent son exécution, et le verset 7 forme une conclusion sommaire typiquement lucanienne qui montre les fruits de cette réorganisation. Ce schéma problème-solution-fécondité est un procédé récurrent chez Luc pour montrer que l’Esprit conduit l’Église à travers ses crises mêmes.

La tension entre « Hellēnistai » (Ἑλληνισταί, juifs de langue et culture grecque) et « Hebraioi » (Ἑβραῖοι, juifs de langue araméenne/hébraïque) révèle que la première communauté chrétienne n’était pas un bloc homogène. Les hellénistes étaient des juifs de la diaspora revenus à Jérusalem, parlant grec, fréquentant leurs propres synagogues (cf. Ac 6,9), et porteurs d’une sensibilité culturelle différente. Le terme « goggysmos » (γογγυσμός, murmure, récrimination) est chargé de résonances vétérotestamentaires : c’est le mot utilisé dans la Septante pour les murmures d’Israël au désert contre Moïse (Ex 16,7-8 ; Nb 11,1). Luc suggère ainsi que la communauté traverse une épreuve comparable à celle du peuple au désert, mais qu’à la différence d’Israël, elle saura y répondre dans l’Esprit. Le « service quotidien » (diakonia kathēmerinē) désigne vraisemblablement la distribution de nourriture et d’aide matérielle aux veuves, catégorie particulièrement vulnérable dans le monde antique, déjà objet de la sollicitude divine dans l’Ancien Testament (Dt 10,18 ; Is 1,17).

La réponse des Douze est théologiquement dense. L’expression « il n’est pas bon » (ouk areston estin) que nous délaissions la parole de Dieu pour « servir aux tables » (diakonein trapezais) a souvent été lue comme une hiérarchisation entre ministère spirituel et service matériel. Mais cette lecture est trop rapide. Le terme diakonia est utilisé pour les deux activités : le service des tables (v. 2) et le « service de la Parole » (diakonia tou logou, v. 4). Luc n’oppose pas sacré et profane ; il distingue des fonctions complémentaires au sein d’un même Corps. Les critères de sélection des Sept sont d’ailleurs éminemment spirituels — « remplis d’Esprit Saint et de sagesse » (plēreis pneumatos kai sophias) — ce qui montre que le service des tables n’est pas une tâche subalterne mais un authentique ministère charismatique. Le nombre sept évoque les sept nations de Canaan, les sept diacres de certaines synagogues, ou plus simplement la plénitude symbolique.

Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur les Actes des Apôtres (Homélie 14), souligne que les Apôtres ne tranchent pas de manière autoritaire mais soumettent la proposition à l’assemblée entière : « Voyez la modestie de ces hommes ! Ils ne désignent pas eux-mêmes mais laissent le choix à la multitude. » Chrysostome voit dans cet épisode un modèle de gouvernance ecclésiale où l’autorité apostolique s’exerce dans la consultation et le discernement communautaire. Augustin, dans le De consensu Evangelistarum et plusieurs sermons, rapproche ce texte de la complémentarité entre vie active et vie contemplative, figurée par Marthe et Marie (Lc 10,38-42). Pour Augustin, les Apôtres choisissent la « meilleure part » — la Parole et la prière — non par mépris du service, mais parce que chaque membre du Corps doit exercer sa fonction propre. Cette lecture augustinienne, sans être fausse, risque de projeter sur le texte un dualisme que Luc ne formule pas aussi nettement.

Un débat exégétique majeur concerne le statut exact des Sept. Le texte ne les appelle jamais « diacres » (diakonoi), bien que la tradition ecclésiale les ait très tôt identifiés comme tels — Irénée de Lyon (Contre les hérésies III, 12, 10) les présente déjà ainsi. Or, dans la suite du récit, Étienne et Philippe n’apparaissent nullement comme des « serveurs de tables » : Étienne prononce le plus long discours des Actes (ch. 7) et Philippe évangélise la Samarie (ch. 8). Certains exégètes, comme M. Hengel et C.C. Hill, estiment que les Sept étaient en réalité les dirigeants de la communauté helléniste, une sorte de conseil parallèle aux Douze pour le groupe de langue grecque. La liste de noms exclusivement grecs — y compris Nicolas, un prosélyte d’Antioche — corrobore cette hypothèse. Luc aurait harmonisé la situation en présentant les Sept comme subordonnés aux Douze, alors que la réalité était peut-être plus complexe, avec deux communautés semi-autonomes.

L’intertextualité avec Nombres 11 est frappante : Moïse, submergé par la charge du peuple, reçoit de Dieu le conseil de choisir soixante-dix anciens sur qui reposera l’Esprit. Le parallèle structurel est évident — un leader débordé, un partage du ministère, une effusion de l’Esprit sur les nouveaux responsables — et Luc, fin connaisseur des Écritures, construit délibérément cette typologie. L’imposition des mains (epithentes tas cheiras) reprend un geste de transmission d’autorité attesté dès Nombres 27,18-23 (Moïse imposant les mains à Josué). Dans le contexte pascal où ce texte est lu, l’Église post-pascale apparaît comme le nouveau peuple en marche : elle connaît les murmures du désert, mais l’Esprit du Ressuscité lui donne de les surmonter par l’invention institutionnelle.

Le sommaire final (v. 7) est théologiquement capital. La « parole de Dieu croissait » (ho logos tou theou ēuxanen) : Luc personnifie presque la Parole, qui devient le véritable sujet de l’histoire. La mention finale — « une grande foule de prêtres (hiereis) obéissaient à la foi » — est extraordinaire et propre à Luc. Des membres de l’aristocratie sacerdotale de Jérusalem rejoignent le mouvement. L’expression « obéissance de la foi » (hypēkouon tē pistei) anticipe la formule paulinienne de Rm 1,5. Le texte montre ainsi que la résolution juste d’une crise interne produit un rayonnement missionnaire inattendu : c’est en se structurant dans la charité que l’Église devient crédible et attirante. La crise n’est pas un accident regrettable mais le lieu d’une maturation providentielle.

🔥 Contempler

Grâce à demander : Seigneur, donne-moi de voir les « veuves » qui sont désavantagées dans ma vie, dans ma communauté — celles que je ne vois plus — et le courage de la communauté primitive qui n’a pas étouffé le conflit.

Composition de lieu — Jérusalem, peu après la Pentecôte. La communauté grandit vite, trop vite. Imagine une grande salle, ou plusieurs maisons ouvertes les unes sur les autres. Des tables dressées chaque jour. Le bruit des bols, le pain qu’on rompt. Et puis, dans un coin, des femmes seules, des veuves de langue grecque — des étrangères, en somme — qui attendent et qui ne reçoivent pas. Vois leurs visages. Entends les murmures, les « récriminations ». Sens la tension monter. L’Église, ici, n’est pas idéale : elle est faite d’hommes qui oublient.

Méditation — Le texte ne cache rien. « Les frères de langue grecque récriminèrent. » Ce verbe — récriminer — c’est celui d’Israël au désert. La jeune Église retombe dans les vieilles plaintes du peuple de Dieu. Et pourtant quelque chose de neuf surgit : on ne tait pas le conflit, on le nomme. Les Douze convoquent « l’ensemble des disciples ». Tout le monde décide. Pas de hiérarchie qui écrase — une parole qui circule.

Arrête-toi sur la phrase des Douze : « Il n’est pas bon que nous délaissions la parole de Dieu pour servir aux tables. » À première vue, cela peut choquer — comme si le service des veuves était secondaire. Mais regarde mieux : ils ne suppriment pas le service, ils l’élèvent. Ils établissent sept hommes « remplis d’Esprit Saint et de sagesse » pour le faire. Servir aux tables n’est pas une corvée déléguée aux moins doués : c’est confié à Étienne, le futur martyr. Où, dans ta vie, fais-tu la part des choses entre la prière et le service ? Lesquels portes-tu, lesquels esquives-tu ? Et qui, autour de toi, sert humblement aux tables sans qu’on le voie ?

Note la dernière phrase : « La parole de Dieu était féconde. » C’est après qu’on s’est occupé des veuves que la Parole se multiplie. Comme si Dieu ne pouvait pas grandir dans une communauté qui oublie ses pauvres. La fécondité passe par la justice rendue aux invisibles.

Colloque — Seigneur, je vois bien que je préfère parfois la « parole de Dieu » aux tables — l’idée à la chair, le beau au laborieux. Et je vois aussi l’inverse : je m’épuise à servir et je ne prie plus. Apprends-moi l’équilibre des Douze : prier et envoyer servir, servir et faire confiance à d’autres. Montre-moi les veuves de mon entourage. Donne-moi des frères et sœurs « remplis d’Esprit Saint et de sagesse » à qui confier ce que je ne peux porter seul.

Question pour la relecture : Quel visage concret est monté en moi pendant cette prière — quelqu’un que je « désavantage » par mon inattention ?

🕊️ Psaume — Ps 32 (33), 1-2, 4-5, 18-19

Lire le texte — Ps 32 (33), 1-2, 4-5, 18-19

Criez de joie pour le Seigneur, hommes justes ! Hommes droits, à vous la louange ! Rendez grâce au Seigneur sur la cithare, jouez pour lui sur la harpe à dix cordes. Oui, elle est droite, la parole du Seigneur ; il est fidèle en tout ce qu’il fait. Il aime le bon droit et la justice ; la terre est remplie de son amour. Dieu veille sur ceux qui le craignent, qui mettent leur espoir en son amour, pour les délivrer de la mort, les garder en vie aux jours de famine.

📘 Comprendre

Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut

Je Vivrai, Pour Annoncer Les Actions Du Seigneur

Si l’on ne veut pas faire d’anachronisme, il faut admettre que ce psaume n’a pas été écrit d’abord pour Jésus-Christ ! Comme tous les psaumes, il a été composé, des siècles avant le Christ, pour être chanté au Temple de Jérusalem. Comme tous les psaumes aussi, il redit toute l’histoire d’Israël, cette longue histoire d’Alliance : c’est cela qu’on appelle « l’œuvre du SEIGNEUR, la merveille devant nos yeux … ». C’est l’expérience qui fait dire au peuple élu : oui, vraiment, l’amour de Dieu est éternel ! Dieu a accompagné son peuple tout au long de son histoire, et toujours il l’a sauvé de ses épreuves.

On a là un écho du chant de victoire que le peuple libéré d’Égypte a entonné après le passage de la Mer Rouge : « Ma force et mon chant, c’est le SEIGNEUR, il est pour moi le salut » (Ex 15,1). Les mots « œuvre » ou « merveille » sont toujours dans la Bible une allusion à la libération d’Égypte. Et quand je dis « allusion », le mot est trop faible, c’est un « faire mémoire » au sens fort de ressourcement dans la mémoire commune du peuple.

« Le bras du SEIGNEUR se lève, Le bras du SEIGNEUR est fort », c’est aussi un faire mémoire de la libération d’Égypte. Et cette œuvre de libération de Dieu n’est pas seulement celle d’un jour, elle est permanente, on l’a sans cesse expérimentée. C’est vraiment d’expérience qu’Israël peut le dire : « Éternel est son amour ».

Et c’est cet amour éternel de Dieu qui fonde l’espérance : car, chaque fois qu’on chante les libérations du passé, c’est aussi et surtout pour y puiser la force d’attendre celles de l’avenir ; Dieu enverra son Messie et enfin on connaîtra le bonheur promis ; enfin le peuple élu et avec lui l’humanité tout entière connaîtront la paix et la justice. On en est loin encore quand ce psaume est composé… et aujourd’hui encore !

Mais notre lointain ancêtre qui écrit ce psaume sait que Dieu est capable de transformer toutes les situations, y compris les situations de mort en situations de vie : « Non, je ne mourrai pas, je vivrai, pour annoncer les actions du SEIGNEUR ». C’est l’action de grâce du peuple qui a frôlé la mort et rend grâce pour sa libération. À l’heure où ce psaume est écrit, cela ne signifie pas une croyance en la résurrection ; nous savons bien que la foi en la résurrection n’est apparue que très tardivement en Israël ; cette affirmation « Non, je ne mourrai pas, je vivrai » est une réelle profession de foi, mais d’un autre ordre : c’est la certitude que Dieu n’abandonnera jamais son peuple : même dans les pires situations, quand l’avenir du peuple est compromis, on sait de façon absolument certaine que Dieu le fera survivre. Car la vocation de ce peuple, c’est précisément de vivre pour « annoncer les actions du SEIGNEUR ».

La Pierre Qu’Ont Rejetée Les Bâtisseurs Est Devenue La Pierre D’Angle

Pour donner une idée de ces retournements que Dieu est capable d’opérer, on emprunte le langage des architectes : « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle ». Quand ce psaume est composé, ce n’est pas la première fois qu’on emploie l’image de la pierre angulaire pour parler de l’œuvre de Dieu : Isaïe l’avait déjà fait (au chapitre 28).

Dans une période où la société de Jérusalem se dégradait, où régnaient partout le mensonge, l’injustice, la corruption, le mépris des commandements de Dieu, le prophète rappelait qu’on récolte ce qu’on a semé : une telle société court inévitablement à sa perte. Isaïe avait dit alors quelque chose comme ‘Vous vous appuyez sur du vent. Vous savez bien pourtant que le droit et la justice sont les seules valeurs sûres… Vous êtes comme des bâtisseurs qui choisiraient les plus mauvaises pierres pour faire les fondations ! Et qui rejetteraient systématiquement les bonnes pierres bien solides’ (traduisez les vraies valeurs).

Mais un prophète ne reste jamais sur du négatif ! Car Dieu n’abandonne jamais son peuple… La construction est mal engagée ? Les architectes auxquels il l’avait confiée ont mal travaillé ? Qu’à cela ne tienne… Dieu va reprendre lui-même la direction des opérations. Il va rétablir le droit et la justice à Jérusalem. Il le fera comme un architecte, il va en quelque sorte rebâtir sa ville ! Mais sur des bases saines, cette fois.

Voici ce passage d’Isaïe : » Ainsi parle le SEIGNEUR Dieu : Moi, dans Sion, je pose une pierre, une pierre à toute épreuve, choisie pour être une pierre d’angle, une véritable pierre de fondement. Celui qui croit ne s’inquiètera pas. Je prendrai le droit comme cordeau, et la justice comme fil à plomb. » (Is 28,16).

Notre psaume reprend cette image de la pierre angulaire et il la précise pour annoncer le retournement spectaculaire que Dieu va opérer. C’est sur toutes ces valeurs méprisées par les mauvais gouvernants que Dieu va bâtir une société nouvelle ; mieux, c’est de tous les petits, les humbles, les méprisés, qu’il va faire naître le peuple nouveau ! « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle ».

Jésus lui-même a cité à son propre sujet cette parole prophétique « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle » dans la parabole des vignerons homicides (qui tuent le fils du propriétaire) ; on trouve cette parabole dans les trois évangiles synoptiques : ce qui prouve l’importance de ce thème dans la première génération chrétienne (Mt 21,33-46 ; Mc 12,1-12 ; Lc 20,9-19).

C’est donc tout naturellement que ce psaume est devenu l’exultation pascale par excellence. Le Christ est cette pierre méprisée, rejetée par les bâtisseurs : il est devenu la pierre d’angle, la pierre de fondation de l’humanité nouvelle. Désormais, l’humanité libérée de la mort peut chanter avec lui : « Non, je ne mourrai pas, je vivrai pour annoncer les actions du SEIGNEUR. »

📖 2e lecture — 1 P 2, 4-9

Lire le texte — 1 P 2, 4-9

Bien-aimés, approchez-vous du Seigneur Jésus : il est la pierre vivante rejetée par les hommes, mais choisie et précieuse devant Dieu. Vous aussi, comme pierres vivantes, entrez dans la construction de la demeure spirituelle, pour devenir le sacerdoce saint et présenter des sacrifices spirituels, agréables à Dieu, par Jésus Christ. En effet, il y a ceci dans l’Écriture :Je vais poser en Sion une pierre angulaire, une pierre choisie, précieuse ; celui qui met en elle sa foi ne saurait connaître la honte. Ainsi donc, honneur à vous les croyants, mais, pour ceux qui refusent de croire, il est écrit :La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle, une pierre d’achoppement, un rocher sur lequel on trébuche. Ils achoppent, ceux qui refusent d’obéir à la Parole, et c’est bien ce qui devait leur arriver. Mais vous, vous êtes une descendance choisie, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple destiné au salut, pour que vous annonciez les merveilles de celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière. – Parole du Seigneur.

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Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut

Ressuscités Avec Le Christ

Tout d’abord, il faut nous habituer au vocabulaire de saint Paul ; par exemple, nous pouvons être un peu surpris d’entendre : « Frères, vous êtes ressuscités avec le Christ… vous êtes passés par la mort ». À vrai dire, si nous sommes là, vous et moi, aujourd’hui, c’est que nous sommes bien vivants… c’est-à-dire pas encore morts… et encore moins ressuscités ! Il faut croire que les mots n’ont pas le même sens pour Paul que pour nous ! Car, pour lui, depuis ce fameux matin de Pâques, plus rien n’est comme avant.

Autre problème de vocabulaire : « Pensez aux réalités d’en-haut, non à celles de la terre. » Il ne s’agit pas, en fait, de choses (qu’elles soient d’en-haut ou d’en-bas), il s’agit de conduites, de manières de vivre… Ce que Paul appelle les « réalités d’en-haut », il le dit dans les versets suivants, c’est la bienveillance, l’humilité, la douceur, la patience, le pardon mutuel… Ce qu’il appelle les réalités terrestres, c’est la débauche, l’impureté, la passion, la cupidité, la convoitise… Notre vie tout entière est dans cette tension : notre transformation, notre résurrection est déjà accomplie en Christ mais il nous reste à égrener cette réalité profonde, très concrètement au long des jours.

Si on continuait la lecture, on trouverait cette expression : « Vous vous êtes revêtus de l’homme nouveau » (Col 3,10) ; et un peu plus loin « puisque vous avez été choisis par Dieu, que vous êtes sanctifiés, aimés par lui, revêtez-vous de tendresse et de compassion, de bonté, d’humilité, de douceur et de patience. » (Col 3,12). Il me semble que c’est le meilleur commentaire du passage que nous lisons aujourd’hui. « Vous avez revêtu », c’est déjà fait… » revêtez », c’est encore à faire.

Nous retrouvons cette tension dans tout le reste de la prédication de Paul et en particulier dans cette même lettre aux Colossiens : « Vous étiez jadis étrangers à Dieu, et même ses ennemis, par vos pensées et vos actes mauvais. Mais maintenant, Dieu vous a réconciliés avec lui, dans le corps du Christ… Cela se réalise si vous restez solidement fondés dans la foi, sans vous détourner de l’espérance que vous avez reçue en écoutant l’Évangile… que personne ne vous égare par des arguments trop habiles. Menez donc votre vie dans le Christ Jésus, le Seigneur, tel que vous l’avez reçu. Soyez enracinés, édifiés en lui, restez fermes dans la foi, comme on vous l’a enseigné… Prenez garde à ceux qui veulent faire de vous leur proie par une philosophie vide et trompeuse, fondée sur la tradition des hommes, sur les forces qui régissent le monde, et non pas sur le Christ… Dans le baptême, vous avez été mis au tombeau avec lui et vous êtes ressuscités avec lui par la foi en la force de Dieu qui l’a ressuscité d’entre les morts. » (Col 1,21… 2,12).

Purifiez-Vous Des Vieux Ferments

Il ne s’agit donc pas de vivre une autre vie que la vie ordinaire, mais de vivre autrement la vie ordinaire ; sachant que cet « autrement » est désormais possible, car c’est l’Esprit-Saint qui nous en rend capables.  Le même Paul dira à peine plus loin, dans cette même lettre : « Tout ce que vous dites, tout ce que vous faites, que ce soit toujours au nom du Seigneur Jésus, en offrant par lui votre action de grâce à Dieu le Père. » (Col 3,17). C’est ce monde-ci qui est promis au Royaume, il ne s’agit donc pas de le mépriser mais de le vivre déjà comme la semence du Royaume. Il n’est pas question de dénigrer les réalités terrestres ! Dieu nous les a confiées, au contraire, à nous de les transfigurer.

C’est dans cet esprit que Paul nous invite à être une pâte nouvelle : « Purifiez-vous donc des vieux ferments et vous serez une pâte nouvelle, vous qui êtes le pain de la Pâque, celui qui n’a pas fermenté. » Ici, il fait allusion au rite des Azymes ; chaque année, au moment où l’on s’apprête à partager l’agneau pascal, on prend bien soin de nettoyer les maisons de toute trace du levain de la récolte de l’année dernière ; le repas de la nuit pascale (le seder) est accompagné de galettes de pain non levé (le pain azyme) et dans la semaine qui suit on continue à manger du pain sans levain en attendant d’avoir pu laisser fermenter le levain nouveau.

Les deux rites de l’agneau pascal et des Azymes étaient liés dans la célébration de la Pâque ; et Paul les lie dans son raisonnement : « Purifiez-vous des vieux ferments… notre agneau pascal a été immolé : c’est le Christ. » Paul fait donc référence à toute la symbolique de la fête pascale juive et il l’applique à la Pâque des chrétiens ; il n’a pas une seconde l’impression de changer le sens de la fête juive en parlant de la Pâque du Christ : au contraire, il voit dans la Résurrection du Christ le parfait achèvement du combat de libération que rappelait chaque année la Pâque juive.

Pour Paul, c’est une évidence : en Jésus l’ancienne fête des Azymes n’a pas perdu sa signification ; au contraire, elle trouve son sens plénier : la Pâque des chrétiens est bien la fête de la libération, mais, désormais, la libération est définitive. Par sa mort et sa résurrection, Jésus-Christ a triomphé des pires chaînes, celles de la mort et de la haine. Et cette libération est contagieuse ; comme dit Paul, « un peu de levain suffit pour que fermente toute la pâte ». L’Esprit qui poursuit son œuvre dans le monde fera irrésistiblement « lever » comme une pâte l’humanité tout entière.

Éclairage exégétique — Synthèse IA

La Première lettre de Pierre, dont l’attribution à l’apôtre Pierre reste débattue parmi les exégètes — beaucoup y voient l’œuvre d’un disciple pétrinien écrivant depuis Rome (la « Babylone » de 5, 13) dans les années 80, d’autres défendent une rédaction plus précoce avec l’aide de Silvain (5, 12) — s’adresse à des communautés d’Asie Mineure composées en majorité de pagano-chrétiens. Le passage 2, 4-9 constitue le sommet d’une section baptismale (1, 3 – 2, 10) où l’auteur déploie l’identité nouvelle des croyants à travers un réseau serré de citations vétérotestamentaires. Le mot-clé qui ouvre le passage est proserchomai (s’approcher), un verbe technique du culte dans la Septante (Lv 9, 5 ; Dt 4, 11) : s’approcher du Seigneur Jésus, c’est entrer dans l’espace liturgique de la nouvelle alliance.

La métaphore architecturale qui structure le texte est d’une densité remarquable. Le Christ est désigné comme lithos zōn (pierre vivante) — un oxymore saisissant, car la pierre est par nature inerte. L’adjectif zōn (vivant) renvoie à la résurrection : cette pierre a été rejetée (apodedokimasmenon, terme qui implique un examen suivi d’un rejet délibéré) par les hommes, mais elle est eklektos (choisie) et entimos (précieuse) devant Dieu. Les croyants, à leur tour, sont appelés lithoi zōntes (pierres vivantes) : leur identité est christiforme, modelée sur le pattern rejet-élection du Christ lui-même. Ils « entrent dans la construction » (oikodomeisthe) d’un oikos pneumatikos (maison spirituelle), c’est-à-dire un temple non fait de mains d’homme, pour constituer un hierateuma hagion (sacerdoce saint). Le terme hierateuma, extrêmement rare en grec, provient directement d’Exode 19, 6 dans la Septante, où Dieu constitue Israël en « royaume de prêtres ».

Le tissage scripturaire de ce passage est virtuose. L’auteur combine trois textes prophétiques distincts : Isaïe 28, 16 (la pierre angulaire posée en Sion), le Psaume 118 (117 LXX), 22 (la pierre rejetée par les bâtisseurs) et Isaïe 8, 14 (la pierre d’achoppement). Ces trois « oracles de la pierre » étaient probablement déjà rassemblés dans un florilège testimonial (un recueil de textes de l’AT relus à la lumière du Christ) utilisé par les premières communautés, car on retrouve la même combinaison en Romains 9, 32-33 et dans la bouche de Jésus lui-même (Mc 12, 10). L’intertextualité est ici christologique : la figure de la pierre, dispersée dans l’AT, trouve son unité dans le Christ, qui est à la fois fondation pour les croyants et obstacle pour ceux qui refusent de croire. Le verbe proskoptō (trébucher, achopper) et le substantif skandalon décrivent non pas une punition arbitraire mais le résultat intrinsèque du refus : la même réalité — le Christ — est salut ou scandale selon la disposition de celui qui la rencontre.

Augustin, dans son Commentaire sur le Psaume 117 (Enarrationes in Psalmos), développe longuement la paradoxe de la pierre angulaire : elle est placée à l’angle, c’est-à-dire au point de jonction de deux murs — ce qui signifie, pour Augustin, que le Christ unit en lui les deux peuples, Juifs et païens, en une seule construction. La pierre d’angle est aussi celle sur laquelle on bute si l’on marche dans l’obscurité, mais qui soutient tout l’édifice si l’on s’y appuie. Cyrille d’Alexandrie, dans son Commentaire sur Isaïe (sur Is 28, 16), insiste sur le fait que la pierre est dite « précieuse » (entimos) non en raison d’une qualité naturelle mais par l’élection du Père : la valeur du Christ, comme celle des croyants, est fondée sur le choix gratuit de Dieu, non sur le mérite. Cyrille y voit un argument contre ceux qui mesurent la dignité à l’apparence extérieure.

Le verset 9 constitue l’apogée du passage et concentre quatre titres d’honneur empruntés à l’Ancien Testament : genos eklekton (descendance choisie, Is 43, 20), basileion hierateuma (sacerdoce royal, Ex 19, 6), ethnos hagion (nation sainte, Ex 19, 6) et laos eis peripoiēsin (peuple destiné au salut/à la possession, Ml 3, 17 ; Is 43, 21). Le transfert est audacieux : ces titres qui définissaient exclusivement Israël comme peuple de l’Alliance sont désormais appliqués à la communauté chrétienne. Ce n’est pas un supersessionisme brutal — l’auteur ne dit pas qu’Israël a perdu ces titres — mais une extension christologique : c’est « en Christ » que les croyants, y compris les pagano-chrétiens, accèdent à la dignité sacerdotale d’Israël. La finalité de cette élection est exprimée par le verbe exangeilēte (annoncer, proclamer) : le sacerdoce des croyants n’est pas tourné vers l’intérieur mais vers la mission, vers la proclamation des aretas (merveilles, hauts-faits) de Dieu. L’image finale — être appelés « des ténèbres à son admirable lumière » — rejoint le langage baptismal des premières communautés (Ep 5, 8 ; Col 1, 12-13) et confirme que tout le passage est irrigué par la mémoire du baptême.

Un débat exégétique important concerne la notion de « sacerdoce commun » (hierateuma) dans ce texte. La théologie catholique, depuis le concile Vatican II (Lumen Gentium 10), distingue le sacerdoce commun des fidèles et le sacerdoce ministériel, tout en affirmant qu’ils sont « ordonnés l’un à l’autre ». Certains exégètes protestants (comme J. H. Elliott dans A Home for the Homeless) lisent 1 Pierre 2, 9 comme une affirmation du sacerdoce universel rendant inutile tout sacerdoce ordonné distinct. La lecture du texte dans son contexte montre cependant que l’auteur parle d’une identité collective — c’est le peuple entier qui est sacerdotal — sans pour autant aborder la question des ministères particuliers, qui relève d’un autre registre. Ce que le texte affirme avec force, c’est que chaque baptisé participe à l’offrande de « sacrifices spirituels » (pneumatikas thysias), c’est-à-dire à une existence entière vécue comme culte rendu à Dieu.

🔥 Contempler

Grâce à demander : Seigneur, donne-moi de me laisser tailler comme une « pierre vivante » et de trouver ma place exacte dans ta construction — ni au-dessus, ni en dehors.

Composition de lieu — Pas de scène narrative ici, mais une image puissante : un chantier. Imagine une carrière, des blocs de pierre encore bruts. Puis un édifice en construction — pas une cathédrale figée, un temple vivant qui pousse, qui respire. Au centre, une « pierre angulaire » : le Christ, posée par Dieu lui-même. Et toi — pierre parmi les pierres, ni plus, ni moins. Sens la rugosité, le poids, la chaleur de la pierre au soleil. Entends le silence d’un édifice qui s’élève sans bruit.

Méditation — Pierre écrit à des chrétiens dispersés, persécutés, fragiles. Et il leur dit : « Vous êtes une descendance choisie, un sacerdoce royal, une nation sainte. » Ces mots étaient ceux d’Israël au Sinaï (Ex 19). Pierre les redonne à des païens convertis, à des gens de rien. Mesure le vertige de cette parole pour eux — pour toi.

Le paradoxe est saisissant : la même pierre est « précieuse » pour ceux qui croient et « pierre d’achoppement » pour ceux qui refusent. Le Christ ne laisse pas indifférent. On bute sur lui ou on s’appuie sur lui. Où, dans ta vie, le Christ est-il une pierre sur laquelle tu trébuches ? Quelle parole de lui te résiste ? Et où, au contraire, est-il devenu pour toi un fondement solide, ce sur quoi tu peux te tenir ?

« Pierres vivantes » — l’expression est étonnante. Une pierre, ça ne vit pas. Sauf quand le Vivant la prend dans sa main. La construction n’est pas finie : tu n’es pas une pierre à ta place une fois pour toutes, tu es travaillée, déplacée, ajustée. Pour quoi faire ? « Pour que vous annonciez les merveilles de celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière. » Voilà ta vocation : non pas être belle pierre admirée, mais pierre qui chante.

Colloque — Seigneur Jésus, pierre rejetée et précieuse, tu connais le rejet. Quand je suis mis de côté, méprisé, oublié, rappelle-moi que tu es passé par là — et que c’est précisément cette pierre rejetée qui est devenue le centre. Apprends-moi à ne pas chercher d’autre fondement que toi. Et taille-moi, ajuste-moi à mes frères, même quand cela frotte. Que je ne reste pas pierre isolée, fière de ma forme, mais que j’entre dans ta construction.

Question pour la relecture : Suis-je en train de me construire seul, ou suis-je en train de me laisser bâtir avec d’autres ?

✝️ Évangile — Jn 14, 1-12

Lire le texte — Jn 14, 1-12

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Que votre cœur ne soit pas bouleversé : vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures ; sinon, vous aurais-je dit : ‘Je pars vous préparer une place’ ? Quand je serai parti vous préparer une place, je reviendrai et je vous emmènerai auprès de moi, afin que là où je suis, vous soyez, vous aussi. Pour aller où je vais, vous savez le chemin. » Thomas lui dit : « Seigneur, nous ne savons pas où tu vas. Comment pourrions-nous savoir le chemin ? » Jésus lui répond : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; personne ne va vers le Père sans passer par moi. Puisque vous me connaissez, vous connaîtrez aussi mon Père. Dès maintenant vous le connaissez, et vous l’avez vu. » Philippe lui dit : « Seigneur, montre-nous le Père ; cela nous suffit. » Jésus lui répond : « Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ! Celui qui m’a vu a vu le Père. Comment peux-tu dire : ‘Montre-nous le Père’ ? Tu ne crois donc pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ! Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même ; le Père qui demeure en moi fait ses propres œuvres. Croyez-moi : je suis dans le Père, et le Père est en moi ; si vous ne me croyez pas, croyez du moins à cause des œuvres elles-mêmes. Amen, amen, je vous le dis : celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais. Il en fera même de plus grandes, parce que je pars vers le Père » – Acclamons la Parole de Dieu.

📘 Comprendre

Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut

Le Tombeau Vide

Jean note qu’il faisait encore sombre : la lumière de la Résurrection a troué la nuit ; on pense évidemment au Prologue du même évangile de Jean : « La lumière brille dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée (littéralement ‘saisie’) » au double sens du mot « saisir », qui signifie à la fois « comprendre » et « arrêter » ; les ténèbres n’ont pas compris la lumière, parce que, comme dit Jésus également chez saint Jean « le monde ne peut recevoir l’Esprit de vérité » (Jn 14,17) ; ou encore : « la lumière est venue dans le monde et les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière » (Jn 3,19) ; mais, malgré tout, les ténèbres ne pourront pas l’arrêter, au sens de l’empêcher de briller ; c’est toujours saint Jean qui nous rapporte la phrase qui dit la victoire du Christ : « Moi, je suis vainqueur du monde ! » (Jn 16,33).

Donc, « alors que ce sont encore les ténèbres », Marie de Magdala voit que la pierre a été enlevée du tombeau ; elle court trouver Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, (on suppose qu’il s’agit de Jean lui-même) et elle leur dit : « On a enlevé le Seigneur de son tombeau et nous ne savons pas où on l’a déposé. » Évidemment, les deux disciples se précipitent ; vous avez remarqué la déférence de Jean à l’égard de Pierre ; Jean court plus vite, il est plus jeune, probablement, mais il laisse Pierre entrer le premier dans le tombeau.

« Pierre entre dans le tombeau ; il aperçoit les linges, posés à plat, ainsi que le suaire qui avait entouré la tête de Jésus, non pas posé avec les linges, mais roulé à part à sa place. » Leur découverte se résume à cela : le tombeau vide et les linges restés sur place ; mais quand Jean entre à son tour, le texte dit : « C’est alors qu’entra l’autre disciple, lui qui était arrivé le premier au tombeau. Il vit et il crut. » Pour saint Jean, ces linges sont des pièces à conviction : ils prouvent la Résurrection ; au moment même de l’exécution du Christ, et encore bien longtemps après, les adversaires des chrétiens ont répandu le bruit que les disciples de Jésus avaient tout simplement subtilisé son corps. Saint Jean répond : ‘Si on avait pris le corps, on aurait pris les linges aussi ! Et s’il était encore mort, s’il s’agissait d’un cadavre, on n’aurait évidemment pas enlevé les linges qui le recouvraient.’

Ces linges sont la preuve que Jésus est désormais libéré de la mort : ces deux linges qui l’enserraient symbolisaient la passivité de la mort.  Devant ces deux linges abandonnés, désormais inutiles, Jean vit et il crut ; il a tout de suite compris. Quand Lazare avait été ramené à la vie par Jésus, quelques jours auparavant, il était sorti lié ; son corps était encore prisonnier des chaînes du monde : il n’était pas un corps ressuscité ; Jésus, lui, sort délié : pleinement libéré ; son corps ressuscité ne connaît plus d’entrave.

La dernière phrase est un peu étonnante : « Jusque-là, en effet, les disciples n’avaient pas compris que, selon l’Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts. »

Croire Pour Entrer Dans L’Intelligence Des Écritures

Jean a déjà noté à plusieurs reprises dans son évangile qu’il a fallu attendre la Résurrection pour que les disciples comprennent le mystère du Christ, ses paroles et son comportement. Au moment de la Purification du Temple, lorsque Jésus avait fait un véritable scandale en chassant les vendeurs d’animaux et les changeurs, l’évangile de Jean dit : « Quand il (Jésus) se réveilla d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent qu’il avait dit cela ; ils crurent à l’Écriture et à la parole que Jésus avait dite. » (Jn 2,22). Même chose lors de son entrée triomphale à Jérusalem, Jean note : « Cela, ses disciples ne le comprirent pas sur le moment ; mais, quand Jésus fut glorifié, ils se rappelèrent que l’Écriture disait cela de lui : c’était bien ce qu’on lui avait fait. »  (Jn 12,16).

Mais soyons francs : vous ne trouverez nulle part dans toute l’Écriture une phrase pour dire que le Messie ressuscitera. Au bord du tombeau vide, Pierre et Jean ne viennent donc pas d’avoir une illumination comme si une phrase précise, mais oubliée, de l’Écriture revenait tout d’un coup à leur mémoire ; mais, d’un trait, c’est l’ensemble du plan de Dieu qui leur est apparu ; comme dit saint Luc à propos des disciples d’Emmaüs, leurs esprits se sont ouverts à « l’intelligence des Écritures ».

« Il vit et il crut. Jusque-là, en effet, les disciples n’avaient pas compris que, selon l’Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts… » C’est parce que Jean a cru que l’Écriture s’est éclairée pour lui : jusqu’ici combien de choses de l’Écriture lui étaient demeurées obscures ; mais parce que, tout d’un coup, il donne sa foi, sans hésiter, alors tout devient clair : il relit l’Écriture autrement et elle lui devient lumineuse. L’expression « il fallait » dit cette évidence. Comme disait saint Anselme, il ne faut pas comprendre pour croire, il faut croire pour comprendre.

À notre tour, nous n’aurons jamais d’autre preuve de la Résurrection du Christ que ce tombeau vide… Dans les jours qui suivent, il y a eu les apparitions du Ressuscité. Mais aucune de ces preuves n’est vraiment contraignante… Notre foi devra toujours se donner sans autre preuve que le témoignage des communautés chrétiennes qui l’ont maintenue jusqu’à nous. Mais si nous n’avons pas de preuves, nous pouvons vérifier les effets de la Résurrection : la transformation profonde des êtres et des communautés qui se laissent habiter par l’Esprit, comme dit Paul, est la plus belle preuve que Jésus est bien vivant !

Éclairage exégétique — Synthèse IA

Jean 14, 1-12 appartient au grand ensemble des « discours d’adieu » de Jésus (Jn 13-17), prononcés lors du dernier repas, entre le lavement des pieds et la prière sacerdotale. Le genre littéraire du testament ou discours d’adieu est bien connu dans l’Ancien Testament (Gn 49, Jacob ; Dt 31-33, Moïse ; 1 S 12, Samuel) et dans la littérature intertestamentaire (Testaments des Douze Patriarches) : un personnage, avant de mourir, rassemble les siens, les console, les instruit et leur transmet un héritage spirituel. Jean s’inscrit dans cette tradition mais la transfigure : celui qui parle n’est pas un patriarche qui va mourir définitivement, mais le Fils qui « part vers le Père » et promet de revenir. Le verbe initial tarassesthō (être bouleversé, troublé) est le même que Jean emploie pour décrire le trouble de Jésus lui-même devant la mort de Lazare (11, 33) et devant sa propre passion (12, 27 ; 13, 21). Jésus ne demande pas un stoïcisme impossible ; il offre un fondement alternatif au trouble : la foi — pisteuete eis ton theon, kai eis eme pisteuete (croyez en Dieu, croyez aussi en moi), où la syntaxe parallèle place la foi en Jésus sur le même plan que la foi en Dieu.

L’image des « nombreuses demeures » (monai pollai) dans la maison du Père a suscité d’abondantes interprétations. Le terme monē (demeure, lieu de séjour) n’apparaît que deux fois dans tout le Nouveau Testament, les deux dans ce chapitre (14, 2 et 14, 23). Certains exégètes (comme C. H. Dodd) y voient une allusion aux « stations » du voyage de l’âme vers Dieu, concept présent dans la littérature hermétique et gnostique ; d’autres (R. E. Brown) privilégient l’arrière-plan vétérotestamentaire du Temple, où les « chambres » (lishkôt) accueillent les prêtres et les lévites (1 Ch 28, 11-12). L’interprétation la plus cohérente avec la théologie johannique est sans doute celle qui lit les monai comme des lieux de communion permanente avec le Père : la « maison du Père » n’est pas un espace géographique mais une relation. Jésus ne décrit pas l’architecture du ciel ; il promet que là où est le Père, il y a place pour tous ceux qui croient en lui. La parenthèse « sinon, vous aurais-je dit… » révèle que cette promesse n’est pas improvisée mais enracinée dans un enseignement antérieur que Jean ne rapporte pas explicitement.

L’intervention de Thomas (v. 5) — « Seigneur, nous ne savons pas où tu vas ; comment pourrions-nous savoir le chemin ? » — fonctionne selon le procédé johannique du malentendu fécond (cf. Nicodème en 3, 4, la Samaritaine en 4, 11). Thomas pense en termes spatiaux : une destination et un itinéraire. La réponse de Jésus (Egō eimi hē hodos kai hē alētheia kai hē zōē) est l’une des sept grandes déclarations « Je suis » (egō eimi) du quatrième évangile, qui font écho au Nom divin révélé à Moïse (Ex 3, 14). Les trois termes ne sont pas juxtaposés comme trois attributs indépendants : hodos (chemin) est le terme principal, explicité par alētheia (vérité) et zōē (vie). Jésus est le chemin parce qu’il est la vérité — la révélation plénière du Père — et la vie — la communication de la vie divine. La clause exclusive « personne ne va vers le Père sans passer par moi » (oudeis erchetai pros ton patera ei mē di’emou) affirme la médiation unique du Christ. Ce verset est l’un des plus discutés en théologie des religions : la déclaration Nostra Aetate de Vatican II et les développements ultérieurs du magistère catholique maintiennent la médiation universelle du Christ tout en reconnaissant des « semences du Verbe » dans les autres traditions.

La seconde intervention, celle de Philippe (v. 8) — « Montre-nous le Père, cela nous suffit » — exprime un désir de théophanie directe, comme Moïse demandant à voir la gloire de Dieu (Ex 33, 18-23). La réponse de Jésus, empreinte d’une émotion contenue (« il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ! »), constitue l’un des sommets christologiques du Nouveau Testament : ho heōrakōs eme heōraken ton patera (celui qui m’a vu a vu le Père). Il ne s’agit pas d’une identification pure et simple — Jean distingue constamment le Père et le Fils — mais d’une inhabitation mutuelle (egō en tō patri kai ho patēr en emoi) qui fait de Jésus le lieu unique de la révélation divine. Le Père n’est pas visible « derrière » ou « à côté de » Jésus ; il est visible dans les paroles et les œuvres (erga) de Jésus. La christologie johannique de l’image atteint ici sa formulation la plus radicale : voir Jésus, c’est voir tout ce que l’homme peut voir de Dieu.

Augustin, dans son Traité sur l’Évangile de Jean (Tractatus 69-70), commente longuement le paradoxe : le Père est invisible par nature, et pourtant Jésus dit qu’on le voit en le voyant lui. Pour Augustin, c’est la forma servi (la condition de serviteur, Ph 2, 7) qui rend visible la forma Dei (la condition divine) : non pas que la divinité soit réduite à l’humanité, mais que l’humanité du Christ est le sacrement — le signe efficace — de la présence du Père. Grégoire le Grand, dans ses Homélies sur les Évangiles (Homélie 27), insiste sur la pédagogie divine : Philippe représente tout croyant qui, ayant vécu longtemps avec le Christ dans la prière et les sacrements, demande encore des signes extraordinaires au lieu de reconnaître que la présence quotidienne du Seigneur est déjà la manifestation du Père. Grégoire y lit un appel à la contemplation dans l’ordinaire de la foi.

La promesse finale (v. 12) — « celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais, et il en fera même de plus grandes » (meizona toutōn poiēsei) — est l’une des paroles les plus audacieuses de Jésus dans le corpus johannique. Que signifie « de plus grandes » ? Non pas des miracles plus spectaculaires, mais une extension universelle de l’œuvre du Christ : ce que Jésus a accompli dans les limites de la Galilée et de la Judée, les croyants l’accompliront jusqu’aux extrémités de la terre. La raison en est donnée immédiatement : « parce que je pars vers le Père » (hoti egō pros ton patera poreuomai). Le départ de Jésus n’est pas une absence mais la condition de l’envoi de l’Esprit (16, 7) qui rendra les disciples capables de poursuivre et d’élargir la mission. Ce verset crée un lien direct avec la première lecture du jour : l’expansion de l’Église à Jérusalem, la multiplication des disciples, la conversion des prêtres sont précisément ces « œuvres plus grandes » rendues possibles par le départ du Christ vers le Père et le don de l’Esprit à la Pentecôte.

L’ensemble des trois lectures de ce dimanche du temps pascal dessine une cohérence théologique profonde. La « maison du Père » aux nombreuses demeures (Évangile) trouve son écho dans la « demeure spirituelle » (oikos pneumatikos) que les croyants construisent ensemble (2e lecture), et dans la communauté de Jérusalem qui se structure et croît (1re lecture). Le Christ est le chemin vers le Père (Jn 14, 6), la pierre angulaire sur laquelle repose tout l’édifice (1 P 2, 6), et celui dont la Parole féconde multiplie les disciples (Ac 6, 7). La liturgie pascale invite ainsi à contempler l’Église non comme une institution purement humaine mais comme le prolongement du mystère du Christ : fondée sur la pierre vivante, habitée par l’Esprit, structurée par des ministères divers, elle est le lieu où se réalise déjà, dans le temps, la promesse des demeures éternelles.

🔥 Contempler

Grâce à demander : Seigneur Jésus, donne-moi de te connaître assez pour ne plus avoir besoin de demander « montre-nous le Père » — donne-moi de te voir, toi, et qu’en toi je voie le Père.

Composition de lieu — Le soir du Jeudi saint. Une grande pièce à l’étage. Les restes du repas, la lumière des lampes à huile qui tremble. Jésus vient de laver les pieds, vient d’annoncer qu’il s’en va. Les visages des disciples sont défaits — Pierre vient d’apprendre qu’il reniera. Vois Thomas, le front plissé, qui ose poser la question idiote que tous se posent. Vois Philippe, presque suppliant : « Cela nous suffit. » Et Jésus, au milieu, calme, qui parle de demeures et de chemin alors qu’il marche vers la croix. Sens cette atmosphère : la peur dans la pièce, la paix qui émane de lui.

Méditation — « Que votre cœur ne soit pas bouleversé. » Première parole, et tout est dit. Jésus voit les cœurs. Il sait qu’ils sont en train de s’effondrer. Il ne nie pas le bouleversement — il offre un appui : « Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. » La foi n’est pas un sentiment, c’est un appui qu’on prend quand le sol se dérobe. Quel est ton bouleversement ce soir, en cette journée ? Que ferais-tu si Jésus te disait, à toi : « Ne te laisse pas bouleverser » ?

« Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures. » Beaucoup ont entendu cette phrase au cimetière. Mais elle est plus large : il y a de la place. De la place pour Thomas qui doute, pour Philippe qui ne comprend pas, pour Pierre qui va renier. De la place pour toi, tel que tu es ce matin. Et Jésus part préparer la place — il y travaille, comme un fiancé prépare une maison. Cela change tout : le Ciel n’est pas un lieu abstrait, c’est une chambre que quelqu’un t’aménage.

Puis vient la phrase vertigineuse : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. » Trois mots immenses, et il ne dit pas qu’il les montre — il dit qu’il les est. Le chemin n’est pas une doctrine, c’est une personne. Tu n’avances pas vers Dieu en accumulant des connaissances : tu avances en marchant avec lui, en lui. Et la réponse à Philippe est plus déroutante encore : « Celui qui m’a vu a vu le Père. » Toute la révélation tient là. Tu cherches Dieu ailleurs ? Regarde Jésus. Ses gestes, son regard sur la femme adultère, ses larmes devant Lazare, son silence devant Pilate. C’est cela, Dieu. Le Père n’est pas autrement que dans le Fils.

Et la dernière promesse, presque incroyable : « Celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais. Il en fera même de plus grandes. » Jésus te fait confiance à ce point. Crois-tu qu’il puisse faire à travers toi des œuvres « plus grandes » ? Ou cette phrase te paraît-elle excessive, faite pour les saints ?

Colloque — Seigneur Jésus, comme Philippe je voudrais te dire : « Montre-moi le Père, cela me suffit. » Et toi tu me regardes avec cette tristesse douce : « Il y a si longtemps que je suis avec toi, et tu ne me connais pas… » Pardonne-moi de t’avoir si peu regardé. De t’avoir cherché ailleurs que dans ta vie, ta Parole, ta croix. Aujourd’hui, je veux rester avec cette phrase : « Que ton cœur ne soit pas bouleversé. » Pose ta main sur mon cœur bouleversé. Sois mon Chemin — pas une carte, mais une présence qui marche avec moi.

Question pour la relecture : Qu’est-ce qui, dans ma vie en ce moment, « bouleverse » mon cœur — et qu’est-ce que Jésus en fait quand je le lui présente ?

🙏 Prier

Seigneur Jésus, tu es la pierre rejetée devenue pierre d’angle, tu es le Chemin et la Vie, tu es celui en qui le Père se laisse voir.

Aujourd’hui, je viens à toi avec mon cœur qui se laisse trop facilement bouleverser, avec mes récriminations sourdes, mes veuves oubliées, avec mes idées trop hautes de la prière qui me détournent du service des tables.

Apprends-moi à habiter la demeure que tu prépares, non pas plus tard, mais déjà maintenant — en me laissant tailler, ajuster, déplacer comme une pierre vivante parmi mes frères et sœurs.

Que je sois assidu à ta Parole et attentif aux tables. Que mon cœur ne se laisse pas bouleverser, parce qu’il croit en toi. Et que je puisse, à mon tour, faire un peu de tes œuvres — celles qui annoncent tes merveilles, celles qui appellent les autres des ténèbres à ton admirable lumière.

Amen.

🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée avec l’évangile du jour

La prière personnelle est un trésor. Mais la foi se vit aussi ensemble.