de la férie
4ème Semaine du Temps Pascal — Lundi 27 avril 2026 · Année A · blanc
🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée
📖 1ère lecture — Ac 11, 1-18 ↗
Lire le texte — Ac 11, 1-18
En ces jours-là, les Apôtres et les frères qui étaient en Judée avaient appris que les nations, elles aussi, avaient reçu la parole de Dieu. Lorsque Pierre fut de retour à Jérusalem, ceux qui étaient juifs d’origine le prirent à partie, en disant : « Tu es entré chez des hommes qui ne sont pas circoncis, et tu as mangé avec eux ! » Alors Pierre reprit l’affaire depuis le commencement et leur exposa tout dans l’ordre, en disant : « J’étais dans la ville de Jaffa, en train de prier, et voici la vision que j’ai eue dans une extase : c’était un objet qui descendait. On aurait dit une grande toile tenue aux quatre coins ; venant du ciel, elle se posa près de moi. Fixant les yeux sur elle, je l’examinai et je vis les quadrupèdes de la terre, les bêtes sauvages, les reptiles et les oiseaux du ciel. J’entendis une voix qui me disait : “Debout, Pierre, offre-les en sacrifice, et mange !” Je répondis : “Certainement pas, Seigneur ! Jamais aucun aliment interdit ou impur n’est entré dans ma bouche.” Une deuxième fois, du haut du ciel la voix répondit : “Ce que Dieu a déclaré pur, toi, ne le déclare pas interdit.” Cela se produisit par trois fois, puis tout fut remonté au ciel. Et voici qu’à l’instant même, devant la maison où j’étais, survinrent trois hommes qui m’étaient envoyés de Césarée. L’Esprit me dit d’aller avec eux sans hésiter. Les six frères qui sont ici m’ont accompagné, et nous sommes entrés chez le centurion Corneille. Il nous raconta comment il avait vu l’ange se tenir dans sa maison et dire : “Envoie quelqu’un à Jaffa pour chercher Simon surnommé Pierre. Celui-ci t’adressera des paroles par lesquelles tu seras sauvé, toi et toute ta maison.” Au moment où je prenais la parole, l’Esprit Saint descendit sur ceux qui étaient là, comme il était descendu sur nous au commencement. Alors je me suis rappelé la parole que le Seigneur avait dite : “Jean a baptisé avec l’eau, mais vous, c’est dans l’Esprit Saint que vous serez baptisés.” Et si Dieu leur a fait le même don qu’à nous, parce qu’ils ont cru au Seigneur Jésus Christ, qui étais-je, moi, pour empêcher l’action de Dieu ? » En entendant ces paroles, ils se calmèrent et ils rendirent gloire à Dieu, en disant : « Ainsi donc, même aux nations, Dieu a donné la conversion qui fait entrer dans la vie ! » – Parole du Seigneur.
- 🎙️ L’Esprit brise les frontières (J326 · matin)
- 🎙️ Antioche, l’Église prend son envol (J327 · matin)
📘 Comprendre
Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain
Situation
Le Livre des Actes des Apôtres, écrit au cours des années 80 et après l’Evangile de Luc, dont il constitue la suite et un 2ème tome, nous offre le récit, unique dans tout le Nouveau Testament, du passage du message chrétien de la Palestine rurale au monde méditerrranéen gréco-latin fort urbanisé. Il a donc pour auteur celui qui a écrit l’Evangile dit de Luc, et il est dédicacé au même “Théophile”.
Les spécialistes demeurent néanmoins fortement divisés sur l’attribution ou non de ce livre à Luc, le companion Antiochien de Paul (Colossiens, 4, 14 et Philémon, 23), qui, depuis une antiquité très ancienne, est considéré comme l’auteur de ce Livre des Actes, en raison particulièrement d’un certain nombre de passages de ce Livre où il raconte les événements en cours en employant le pluriel “Nous” (Actes, 15, 36 - 18, 28).
Il existe, en effet, de grandes différences entre le portrait de Paul, dans les Actes des Apôtres, et celui que l’on déduit d’une lecture attentive des lettres authentiques de Paul, et cela au point que l’on se demande comment Luc, s’il a été vraiment un companion de Paul et a écrit les Actes, ait pu brosser un tableau de l’apôtre Paul si différent de celui que nous découvrons par ailleurs. Même si l’attribution à Luc de ce Livre, et de l’Evangile qui le précède, semble demeurer la moins mauvaise hypothèse, on ne parvient pas à rendre compte d’une telle différence dans la présentation de la personnalité et des idées de l’apôtre Paul.
Ce Livre des Actes commence avec une introduction sur les tout premiers débuts de la communauté écclésiale (1, 1 - 26), puis il nous décrit la mission à Jérusalem (2, 1 - 5, 42), suivie de la mission au-delà de Jérusalem et de la Palestine même (réalisée pas les Héllénistes Juifs devenus chrétiens, puis suite à la conversion de Saül de Tarse, devenu Paul, une mission de Pierre auprès de païens et en terre païenne, le premier voyage de Paul et les problèmes liés à l’entrée de païens en grand nombre dans l’Eglise, dont a dû traiter l’Assemblée de Jérusalem : 6, 1 - 15, 35), enfin le rapprochement progressif de Paul vers Rome, où se termine le récit des Actes, après sa mission en Europe et à Ephèse, et son retour à Jérusalem où il est arrêté dans le Temple (15, 36 - 28. 31).
Tout cela signifie que dans ces Actes des Apôtres, “l’affaire Jésus continue”. Ce qui a été accompli par Jésus, en sa vie, son engagement, sa parole, sa mort, sa résurrection, et son ascension liée à la promesse de l’Esprit Saint, entre dans une nouvelle phase d’extension à toute l’humanité, depuis Jérusalem, la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre, selon l’ordre de Jésus lui-même (Actes, 1, 8). Les communautés de disciples sont désormais le “lieu” de la présence et de l’action de Jésus.
Une autre manière d’analyser le contenu des Actes des apôtres est d’en suivre le déroulement à la façon d’un drame en 4 actes : - ACTE 1 : L’Eglise à Jérusalem (2, 1 - 7, 60), - ACTE 2 : L’Eglise dispersée, en Samarie et à Antioche (8, 1 - 12, 25), - ACTE 3 : Paul le missionnaire (13, 1 - 21, 16), - ACTE 4 (Paul le prisonnier (21, 17 - 28, 35).
Selon cette présentation, nous en sommes maintenant dans l’ACTE 2, qui se déploie en 4 scènes : Samarie et Gaza (8, 1 - 40), Damas (9, 1 - 31), Césarée (9, 32 - 11, 18), Antioche et Jérusalem (11, 19 - 12, 25).
Mais, si nous suivons la première répartition indiquée plus haut, avec notre passage se continue la grande partie des Actes, traitant de la mission qui se déroule hors de Jérusalem (6, 1 - 15, 35), où il est question successivement des chrétiens d’origine Juive et de langue grecque, incluant le martyre d’Etienne, la persécution de ces disciples Héllénistes et leur dispersion, avec, comme conséquence, la prédication en Samarie de la Bonne Nouvelle de Jésus par Philippe (6, 1 - 8, 40). de la conversion de Saül (Paul) (9, 1 - 31), d’une mission de Pierre, incluant la première conversion d’un païen (9, 32 - 11, 18), la fondation de l’Eglise d’Antioche, suivie de la 1ère mission de Paul, et de l’Assemblée de Jérusalem, où seront abordées des questions nées de cette mission parmi les païens (11, 19 - 15, 35).
Avec la conversion de Saül (Paul) , mis à part par le Seigneur pour porter son Nom auprès des païens (9, 1 - 20), une nouvelle étape se dessine. Mais, le Seigneur lui-même a décidé de préparer l’Eglise à cette nouvelle extension, en envoyant Pierre convertir le 1er païen, le centurion Corneille, Pierre que nous rejoignons actuellement au moment où il rend compte, à la communauté de Jérusalem, de cette 1ère conversion d’un païen.
Message
Ce passage constitue la phase finale de tout un ensemble qui a commencé avec la vision qu’a eue le centurion Corneille à Césarée, dans laquelle il est invité à envoyer chercher Simon-Pierre, et à le faire venir chez lui (10, 1 - 8), puis a continué par la vision qu’a eue Pierre lui-même à Joppé, lui demandant de ne plus considérer comme impurs certains aliments, et suite à laquelle il accompagne les émissaires de Corneille (10, 9 - 23). Pierre arrive ainsi chez le païen Corneille, pour s’entendre dire la vision qu’a eue ce dernier, y proclamer la Bonne Nouvelle de Jésus, constater la descente de l’Esprit sur tous ces païens, et procéder ensuite au baptême de Corneille et des siens. La nouvelle de cette conversion étant parvenue à la communauté de Jérusalem, Pierre est appelé à en rendre compte, ce qu’il fait, dans le détail, en rappelant toutes les étapes de cet événement.
En effet, en rentrant dans la maison d’un païen, et en y résidant quelques jours, Pierre, comme il l’avait d’ailleurs déclaré lui-même à son arrivée chez Corneille, commettait une faute grave selon la Loi Juive.
Il se trouve donc dans l’obligation de raconter sa vision, lui ordonnant de manger des animaux considérés impurs par les Juifs, ainsi que l’ordre que lui a donné l’Esprit d’aller à Césarée chez Corneille, mais sans repréciser ce qu’avait été sa réelle découverte : l’interdiction qu’il avait eue, dans sa vision, d’appeler quoi que ce soit impur, ne concernait pas d’abord telle ou telle nourriture, mais les personnes que l’on rencontre et auxquelles on s’associe.
En rapportant la descente de l’Esprit sur toute l’Assemblée de Césarée, y compris les païens, Pierre en conclut qu’on n’avait pas le droit d’empêcher Dieu d’agir ainsi, en refusant à ces païens le baptême au Nom de Jésus, associé qu’il est au don de l’Esprit Saint.
Cette avancée dans la mission, et dans le développement de l’Eglise, a donc, comme tout ce qui s’est passé depuis la Pentecôte, été initiée par Dieu, avec le Christ ressuscité, dans l’Esprit Saint.
Decouvertes
Les disciples de la communauté de Jérusalem réagissent d’abord comme Pierre lui-même l’avait fait au cours de sa vision, en Actes, 10, 14, et l’interpellent sur le fait qu’il a mangé avec et chez des paîens incirconcis.
Pierre avait du mal à comprendre sa vision, rapportée en Actes, 10, 9 - 16, et il avait fallu que l’Esprit lui-même lui dise de ne pas hésiter à accompagner les envoyés de Corneille, et à aller chez lui.
En racontant ce que lui avait rapporté Corneille de sa propre vision (Actes, 10, 30 - 33), Pierre souligne l’ampleur de l’initiative du Seigneur, qui est intervenu au niveau de chacun des acteurs de cette rencontre. C’est bien Jésus ressuscité qui mène le jeu.
Alors que, chez Corneille, Pierre a expliqué, dans un grand discours, les enjeux de l’événement qu’a été la mission de Jésus, et cela préalablement à la descente de l’Esprit, il déclare maintenant que la descente de l’Esprit à Césarée s’est produite dès le début de son discours.
Malgré l’accueil positif fait au compte-rendu de Pierre, la suite des Actes des Apôtres nous montre les difficultés du partage des repas entre chrétiens d’origine Juive et d’origine païenne (voir l’Assemblée de Jérusalem, 15, 1 - 35, et les remarques de Paul aux Galates, 2, 11 - 14).
Prolongement
La dernière phrase de notre page nous invite à partager l’action de grâces des auditeurs de Pierre. Dans le salut de Dieu offert à tous les hommes, la Vie véritable et la conversation sont un don de Dieu.
A quatre reprises Paul précise la fin de toute discrimination en Eglise :
27 Vous tous en effet, baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ :
28 il n’y a ni Juif ni Grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme ; car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus.
29 Mais si vous appartenez au Christ, vous êtes donc la descendance d’Abraham, héritiers selon la promesse.
(Voir aussi Colossiens, 3, 11; 1 Corinthiens, 12, 13; Romains, 10, 12)
La diifficulté et le défi d’une telle unité nous sont bien soulignés par Paul dans l’importance qu’il accorde à cette découverte de cet élément fondamental du “mystère” de Dieu :
4 à me lire, vous pouvez vous rendre compte de l’intelligence que j’ai du Mystère du Christ.
5 Ce Mystère n’avait pas été communiqué aux hommes des temps passés comme il vient d’être révélé maintenant à ses saints apôtres et prophètes, dans l’Esprit :
6 les païens sont admis au même héritage, membres du même Corps, bénéficiaires de la même Promesse, dans le Christ Jésus, par le moyen de l’Évangile.
7 Et de cet Évangile je suis devenu ministre par le don de la grâce que Dieu m’a confiée en y déployant sa puissance :
8 à moi, le moindre de tous les saints, a été confiée cette grâce-là, d’annoncer aux païens l’insondable richesse du Christ
9 et de mettre en pleine lumière la dispensation du Mystère : il a été tenu caché depuis les siècles en Dieu, le Créateur de toutes choses
(Voir aussi Ephésiens, 2, 11 - 22)
🙏 Seigneur Jésus, depuis l’Heure de ton passage au Père, tout homme et toute femme sont désormais un frère et une soeur pour qui tu es mort, et dont tu as fait ton ami(e), dans le refus de toute discrimination que ce soit dans ton Eglise : apprends-moi à vivre concrètement cette diversité entre tous ceux qui croient en ton Nom, avec un esprit d’accueil, de respect et de tolérance, afin qu’en demeurant fidèle à ta vérité, je demeure, en même temps, témoin de l’ouverture infinie de ta miséricorde. AMEN.
Éclairage exégétique — Synthèse IA
Le passage d’Ac 11, 1-18 constitue un récit rétrospectif — Pierre raconte à la communauté de Jérusalem ce qui s’est déjà produit au chapitre 10 chez le centurion Corneille à Césarée. Cette technique narrative de la répétition, fréquente chez Luc (on la retrouve pour la conversion de Paul, racontée trois fois dans les Actes), n’est pas une redondance maladroite : elle souligne l’importance capitale de l’événement et opère un déplacement de perspective. Au chapitre 10, le lecteur assistait à la scène ; ici, c’est l’Église de Jérusalem qui doit l’entendre, la recevoir et en tirer les conséquences. Le genre littéraire est celui de l’apologie judiciaire : Pierre est mis en accusation (diekrinonto pros auton, « ils lui cherchaient querelle ») et il présente sa défense (expositio rerum) dans un ordre chronologique rigoureux — Luc emploie l’expression kathexēs (« dans l’ordre »), terme qu’il utilise aussi dans son prologue évangélique (Lc 1, 3), signalant la fiabilité du témoignage.
Le grief formulé par les judéo-chrétiens est précis et révélateur : « Tu es entré chez des incirconcis et tu as mangé avec eux. » Ce n’est pas d’abord une question doctrinale abstraite sur le salut des païens, mais une question de pureté rituelle et de commensalité. Dans le judaïsme du Second Temple, partager la table impliquait une communion de vie ; manger avec des incirconcis rendait impur. La halakha pharisienne était stricte sur ce point. Le reproche touche donc à l’identité même du groupe : si Pierre mange avec des païens, la frontière entre Israël et les nations s’effondre. C’est exactement ce que Luc veut montrer — l’Esprit Saint abolit cette frontière non par décision humaine, mais par irruption divine.
La vision de la nappe (skeuos, littéralement « récipient » ou « objet ») descendant du ciel avec toutes sortes d’animaux reprend la classification de Lv 11 et Dt 14 sur les animaux purs et impurs. L’ordre divin « Offre en sacrifice et mange » (thuson kai phage) est doublement transgressif : il commande à la fois l’abattage sacrificiel et la consommation d’animaux interdits par la Torah. La réponse de Pierre — « Jamais rien d’impur (koinon) ou d’interdit (akatharton) n’est entré dans ma bouche » — fait écho à Ézéchiel (Ez 4, 14), qui protestait de manière similaire devant Dieu. Le parallèle est significatif : comme Ézéchiel, Pierre est un prophète résistant à un ordre divin qui semble contredire la Loi. Mais la réponse divine tranche : « Ce que Dieu a purifié (ekatharisen), toi, ne le déclare pas impur. » Le verbe katharizō est au parfait, indiquant une action accomplie dont les effets demeurent — la purification est définitive.
Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur les Actes des Apôtres (homélie 24), insiste sur la pédagogie divine à l’œuvre dans cette triple répétition de la vision : Dieu ne brusque pas Pierre mais le prépare progressivement, sachant combien l’abandon des catégories de pur et d’impur coûte à un juif pieux. Chrysostome note aussi que Pierre ne s’appuie pas sur son autorité apostolique pour répondre aux critiques, mais sur le récit des faits et sur l’action manifeste de l’Esprit — modèle d’humilité ecclésiale. Augustin, dans le Contra Faustum (XII, 9), lit cette vision comme la preuve que la distinction entre purs et impurs dans la Loi ancienne était une figure prophétique (figura) de la séparation entre Israël et les nations, destinée à être dépassée quand viendrait le temps de l’Église universelle. Pour Augustin, la nappe aux quatre coins représente les quatre points cardinaux — l’universalité du salut.
L’argument décisif de Pierre n’est ni exégétique ni juridique : c’est le fait accompli de l’Esprit Saint. « L’Esprit Saint descendit sur eux comme sur nous au commencement » — la référence à la Pentecôte est explicite. Luc établit un strict parallèle structurel entre Ac 2 (Pentecôte juive) et Ac 10 (Pentecôte païenne) : même effusion, mêmes signes, même don. La question rhétorique de Pierre — « Qui étais-je, moi, pour empêcher Dieu ? » (kōlysai ton theon) — est théologiquement lourde. Le verbe kōlyō (empêcher, faire obstacle) est un terme technique du baptême dans le christianisme primitif (cf. Ac 8, 36 : « Qu’est-ce qui empêche que je sois baptisé ? »). Pierre affirme que résister à l’inclusion des païens reviendrait à s’opposer à Dieu lui-même. C’est un renversement radical : ce n’est plus l’homme qui décide qui est pur, c’est Dieu qui a déjà décidé.
La conclusion du passage — « Ainsi donc, même aux nations, Dieu a donné la conversion (metanoia) qui mène à la vie » — marque un tournant ecclésiologique majeur dans la narration lucanienne. Le terme metanoia (conversion, retournement intérieur) est ici compris non comme un effort humain mais comme un don divin (edōken, « il a donné »). L’intertextualité avec l’Évangile du jour est féconde : les « autres brebis qui ne sont pas de cet enclos » (Jn 10, 16) trouvent dans l’épisode de Corneille leur réalisation historique concrète. Ce que Jésus annonçait prophétiquement dans le discours du Bon Pasteur, l’Esprit l’accomplit dans l’histoire de l’Église naissante. Le débat exégétique reste ouvert sur la question de savoir si Luc présente ici une abolition complète des lois alimentaires juives ou seulement leur relativisation dans le contexte de la mission. Le concile de Jérusalem (Ac 15) montrera que la question n’était pas entièrement résolue par cet épisode.
Il faut enfin noter la dimension ecclésiologique du processus décrit par Luc : Pierre ne décide pas seul. Il rend compte devant la communauté, il argumente, il convainc. La réception communautaire — « ils se calmèrent (hēsychasan) et rendirent gloire à Dieu » — est essentielle. Le silence qui succède à la dispute est un silence de reconnaissance : l’Église discerne ensemble ce que l’Esprit fait. Ce modèle synodal avant la lettre, où l’autorité apostolique s’exerce dans le dialogue et la reddition de comptes, a nourri la réflexion ecclésiologique catholique contemporaine, notamment dans les travaux du théologien Yves Congar sur la réception des décisions dans l’Église.
🔥 Contempler
Grâce à demander : Seigneur, donne-moi de ne pas empêcher ton action, donne-moi cette stupeur de Pierre qui se rappelle ta parole et se tait.
Composition de lieu — Imagine la chambre haute à Jaffa, midi, la chaleur. Pierre est seul, en train de prier sur la terrasse. L’odeur de la mer toute proche, le bruit des mouettes. Il a faim. Et soudain cette « grande toile tenue aux quatre coins » qui descend du ciel — une vision concrète, presque grotesque : des bêtes pêle-mêle, des reptiles, des oiseaux, ce que tout juif pieux apprend dès l’enfance à ne pas toucher. Et la voix : « Debout, Pierre, offre-les en sacrifice, et mange ! » Vois le visage de Pierre, son recul instinctif.
Méditation — Ce qui frappe d’abord, c’est la patience de Dieu et la résistance de Pierre. Trois fois la voix doit insister. Trois fois — comme les trois reniements, comme les trois « M’aimes-tu ? » au bord du lac. Pierre est un homme qui a besoin de répétition pour entendre. Et toi ? Quelle est la parole que Dieu te répète depuis longtemps, et que tu n’arrives pas encore à recevoir ?
Arrête-toi sur cette phrase : « Ce que Dieu a déclaré pur, toi, ne le déclare pas interdit. » Pierre a passé toute sa vie dans une carte mentale du pur et de l’impur. Une carte juste, sainte, donnée par Dieu lui-même. Et voici que Dieu refait la carte. Quels sont, dans ta vie, les territoires que tu as classés « impurs » — des personnes, des milieux, des aspects de toi-même, des situations — et où Dieu te dit peut-être aujourd’hui : « Toi, ne le déclare pas interdit » ? Note que ce n’est pas Pierre qui décide. C’est Dieu qui déplace les frontières, et Pierre qui consent.
Et puis cette phrase finale, magnifique : « Qui étais-je, moi, pour empêcher l’action de Dieu ? » Pierre découvre, stupéfait, qu’il aurait pu être un obstacle. Que sa fidélité même aurait pu se retourner contre Dieu. C’est un vertige salutaire. Dieu agit, souvent, en avance sur nos catégories.
Colloque — Seigneur, je reconnais en moi quelque chose de Pierre. J’ai mes enclos, mes certitudes sur ce qui est de toi et ce qui ne l’est pas. Montre-moi où je t’empêche, sans le savoir, d’entrer chez ceux que je tiens à distance. Donne-moi ce regard nouveau — celui qui voit ton Esprit déjà à l’œuvre là où je ne l’attendais pas. Je ne te demande pas la lucidité d’un instant, mais la docilité d’une vie. Apprends-moi à dire avec Pierre, simplement : « Qui suis-je, moi, pour empêcher ton action ? »
Question pour la relecture : Quel visage, quelle situation, quel territoire intérieur m’est venu à l’esprit pendant cette prière, comme un « enclos » que Dieu cherche peut-être à ouvrir ?
🕊️ Psaume — Ps 41 (42), 2, 3 ; 42 (43), 3, 4 ↗
Lire le texte — Ps 41 (42), 2, 3 ; 42 (43), 3, 4
Comme un cerf altéré cherche l’eau vive, ainsi mon âme te cherche toi, mon Dieu. Mon âme a soif de Dieu, le Dieu vivant ; quand pourrai-je m’avancer, paraître face à Dieu ? Envoie ta lumière et ta vérité : qu’elles guident mes pas et me conduisent à ta montagne sainte, jusqu’en ta demeure. J’avancerai jusqu’à l’autel de Dieu, vers Dieu qui est toute ma joie ; je te rendrai grâce avec ma harpe, Dieu, mon Dieu.
✝️ Évangile — Jn 10, 11-18 ↗
Lire le texte — Jn 10, 11-18
ANNÉE A 2026 En ce temps-là, Jésus déclara : « Moi, je suis le bon pasteur, le vrai berger, qui donne sa vie pour ses brebis. Le berger mercenaire n’est pas le pasteur, les brebis ne sont pas à lui : s’il voit venir le loup, il abandonne les brebis et s’enfuit ; le loup s’en empare et les disperse. Ce berger n’est qu’un mercenaire, et les brebis ne comptent pas vraiment pour lui. Moi, je suis le bon pasteur ; je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent, comme le Père me connaît, et que je connais le Père ; et je donne ma vie pour mes brebis. J’ai encore d’autres brebis, qui ne sont pas de cet enclos : celles-là aussi, il faut que je les conduise. Elles écouteront ma voix : il y aura un seul troupeau et un seul pasteur. Voici pourquoi le Père m’aime : parce que je donne ma vie, pour la recevoir de nouveau. Nul ne peut me l’enlever : je la donne de moi-même. J’ai le pouvoir de la donner, j’ai aussi le pouvoir de la recevoir de nouveau : voilà le commandement que j’ai reçu de mon Père. » – Acclamons la Parole de Dieu.
🎙️ Aveugle guéri, brebis éclairées (J232 · soir)
📘 Comprendre
Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain
Situation
L’Evangile de Jean est un Evangile dont la structure nous paraît bien différente de la construction adoptée dans les trois autres Evangiles.
En effet, l’Evangile de Jean, entre un court Prologue (Jean, 1, 1 - 18), qui est la reprise d’une hymne primitive bien adaptée pour servir d’ouverture à la mission terrestre en Jésus du Verbe fait chair (la Parole de Dieu) , et un Epilogue (Jean, 21, 1 - 25), qui est un compte rendu d’apparition(s) du Christ ressuscité en Galilée, ajouté, semble-t-il, lors de la rédaction finale de l’Evangile, se divise en deux grandes parties :
-
LE LIVRE DES SIGNES, dans lequel , tout au long du ministère public de Jésus, nous assistons à la révélation qu’il nous donne de Dieu son Père par ses signes et ses paroles (Jean, 1, 19 - 12, 50),
-
LE LIVRE DE LA GLOIRE, long de huit chapitres (!), où Jésus, à ceux qui le reçoivent et l’accueillent, montre sa gloire en retournant au Père, à son “Heure”, passage qui se réalise dans sa mort, sa résurrection, son ascension, et le don de son Esprit ( Jean, 13, 1 - 20, 31).
Le Livre des signes, dans lequel se situe notre passage, est d’abord ainsi nommé parce qu’il se trouve ponctué par SEPT signes, tous IMPORTANTS de par leur sens, accomplis par Jésus du début à la fin de son ministère :
- le changement de l’eau en vin à Cana (2, 1 - 11),
- la guérison du fils d’un intendant royal à Cana (4, 46 - 54),
- la guérison d’un infirme à la piscine de Bethesda (5, 1 - 11),
- la multiplication des pains en Galilée (6, 1 - 15),
- la marche sur la Mer de Galilée (6, 16 - 21),
- la guérison d’un aveugle-né à Jérusalem (9),
- la réanimation de Lazare, mort et mis au tombeau à Béthanie (11).
Cependant, dans la mesure où ces SEPT “signes” sont souvent plus ou moins longuement expliqués par des paroles ou des discours de Jésus, une autre répartition, plus précise, de ce Livre des signes, nous aide à mieux situer et donc mieux comprendre notre passage :
- 1°) Les débuts de la Révélation de Jésus : de Jean-Baptiste à Jésus (1, 19 - 51), aboutissant au changement de l’eau en vin à Cana (2, 1 - 11), qui sert de transition avec la partie suivante,
- 2°) Du premier signe de Cana (eau changée en vin) au deuxième signe de Cana (guérison du fils d’un intendant royal) (2 - 4), ce deuxième signe servant également de transition avec la 3ème partie (4, 46 - 54),
- 3°) Jésus et les principales fêtes juives (5 - 10),
- 4°) Jésus vit l’approche de son “Heure”, Heure de sa mort et de sa gloire (11, 1 - 12, 36),
- 5°) Conclusion du Livre des signes sur le ministère de Jésus et résumé de sa prédication (12, 37 - 50).
Dans la 3ème partie du Livre des Signes, après s’être situé, face au Sabbat, suite à sa guérison du paralytique de la piscine de Bethesda, face à la Fête de la Pâque, dans son discours sur le pain de vie après avoir multiplié les pains et rejoint ses disciples en marchant sur la mer, puis face à la Fête des Tentes, en proclamant dans le Temple que lui seul donne l’eau vive et qu’il est la lumière du monde, Jésus nous est maintenant présenté à un moment proche de la Fête de la Dédicace du Temple de Jérusalem, qui a lieu trois mois après la Fête des Tabernacles ou des Tentes, Fête où il va rencontrer de nouveau beaucoup d’opposition à tout ce qu’il propose au nom de Dieu, et à tout ce qu’il déclare de lui-même.
Cette page de l’Evangile de Jean, que nous lisons ce jour, peut-être interprétée comme un “entre-deux” séparant la manifestation de Jésus lors de ces deux Fêtes Juives. Elle se poursuit d’ailleurs jusqu’au verset 21 de ce chapitre 10, où est rappelée la guérison de l’aveugle-né (racontée au chapitre précédent), et elle sera reprise, comme en écho, dans le cadre de la célébration de la Fête de la Dédicace, lorsque Jésus répondra à ses détracteurs qui ne croient pas en lui, “qu’ils ne sont pas de ses brebis” (Jean, 10, 26 - 29).
Message
Faut-il appeler cette parabole la “parabole de la bergerie” ou de “l’enclos du troupeau” (10, 1 - 5), ou bien plutôt y voir deux petites paraboles distinctes et séparées, qui se suivent ?
Dans ce cas, la première, celle de la “porte des brebis” (10, 1 - 3a), établit un contraste dans l’approche du troupeau, entre le voleur et le brigand, d’une part, qui pénètrent dans la bergerie sans passer par la porte, et, d’autre part, le berger des brebis qui, lui, entre vraiment par la porte.
Quant à la seconde, celle du “vrai berger” (10, 3b - 5), elle se concentre sur la relation entre les brebis et le berger : relation de connaissance intime et de fidélité, liée à l’appartenance des brebis au berger, seul maître du troupeau.
Cela dit, Jésus se définit comme “la porte” par laquelle il faut passer, ou entrer, pour être sauvé dans un espace de liberté et de vie, car Jésus précise alors immédiatement qu’il est venu pour que les hommes aient la vie et la vie en abondance.
Puis, plus loin dans le texte, Jésus va se présenter comme le “Bon Pasteur” et le “Vrai Berger”, qui connaît ses brebis, donne sa vie pour elles, et a pour mission, également, de rassembler dans l’unité d’un unique troupeau, les brebis qui n’appartiennent pas à l’enclos de l’actuel Peuple d’Israël.
Decouvertes
Cette (ou ces) parabole(s) est (ou sont) liée(s) à la continuité de tout un contexte biblique.
Dans l’Ancien Testament, Dieu, qui conduit son peuple Israël, confie cette mission de berger à des chefs comme David et les rois qui lui ont succédé. Mais la plupart de ces chefs ne se comportent pas selon le plan de Dieu, et, dans la grand chapitre 34 du Livre du Prophète Ezéchiel,, le Seigneur déclare, d’une part, qu’il est lui-même le Berger de son peuple qu’il va rassembler et mener là où il doit être, et, d’autre part, que, le moment venu, il fera appel à un nouveau David pour le relayer dans sa fonction de Berger.
Dans le Nouveau Testament, en Marc, 6, 35, les foules qui courent vers Jésus sont comparées à des brebis sans pasteur. En Luc, 15, 3 - 7, la parabole de la brebis perdue, que raconte Jésus, répond aux critiques des Pharisiens qui l’accusent de fréquenter les publicains et les pécheurs. En Matthieu, 7, 15, les croyants sont comparés à des brebis qui doivent demeurer sur leur garde au milieu des loups. En Matthieu, 25, 32 - 34, les brebis symbolisent les justes qui sont sauvés lors du jugement final. Voir également, à ce propos, TOB, Jean, 10, 11, note “z”.
A noter que Jésus va devoir, dans un deuxième temps (10, 6 - 18), expliquer ces paraboles en se déclarant successivement la “porte des brebis” (10, 6 - 10) et le “bon pasteur” (10, 11 - 18), et cela, parce qu’il n’a pas été compris. Comme le remarque TOB (Jean, 10, 3, note “r”), il y a deux catégories d’hommes au sein d’Israël, “ceux qui appartiennent effectivement au berger et qui répondent à son appel, et à lui seul, et ceux qui n’y répondent pas parce qu’ils ne lui ont jamais appartenu”.
Il est, de même, facile, compte tenu du contexte immédiat de l’aveugle-né, où Jésus fait comprendre aux Pharisiens qu’ils sont des aveugles même s’ils prétendent voir clair (9, 40 - 41), de déduire que l’image du voleur et du brigand, employée par Jésus dans la première des deux petites paraboles, les vise, et invite ceux qui écoutent Jésus à ne pas les prendre pour maîtres et pour guides.
Prolongement
Comme il l’avait déjà fait plusieurs fois depuis le discours sur le “pain de vie” (Jean, 6, 35 - 59), Jésus nous dit de lui-même : “Je suis… (ceci ou cela)”, autant d’attributs qu’il se donne (le pain, la lumière du monde, la porte des brebis, le bon berger, la résurrrection et la vie, le chemin, la vérité et la vie, la vigne… etc.) et qui nous montrent à quel point toutes les valeurs que nous apporte le salut de Dieu sont concentrées en lui. Et ce, à un tel point qu’à plusieurs reprises (Jean, 8, 24. 28. 58, et 13, 19), Jésus se présentera comme “JE SUIS” (tout court), nom même de Dieu dans la Bible (Exode, 3, 14 - 16), Source dernière et absolue de tout ce qui existe (Jean, 1, 1 - 3).
Mais, ce qu’il nous dit être, Jésus nous le donne en partage : ce qu’il précise bien ici, dans cette page, lorsqu’il nous affirme “qu’il est venu pour que nous ayons la vie”.
A condition que, dans une attitude de foi, nous nous désappropriions de nous-mêmes pour lui appartenir et recevoir tout de lui.
Notons que la liturgie catholique de ce temps de Pâques nous fait découvrir les différentes approches que l’Evangile de Jean nous présente de Jésus : autant d’aspects de la richesse du Seigneur Ressuscité qui vient à nous en son Esprit Saint.
🙏 Seigneur Jésus, tu es le seul par qui nous devons passer pour aller jusqu’à toi, qui es également le seul qui peut nous conduire au Père en son Royaume, où Dieu nous offre d’avoir part, par toi et en toi, à sa propre vie divine, et déjà tu nous donnes la proximité, l’intimité de ta présence et de ta rencontre, en nous communiquant ce que tu es et vis, dans l’Esprit Saint : rends-moi capable d’avoir toujours les yeux ouverts à la grandeur du mystère que tu nous partages, et par lequel nous sommes configurés à ton image, recevant de toi la dignité de “fils” et “d’enfants de Dieu”, achèvement total de toute notre existence selon le projet de Dieu, qui nous a créés à son image, et nous fait devenir création nouvelle, en toi Ressuscité, et la puissance de son Esprit. AMEN.
Éclairage exégétique — Synthèse IA
Le chapitre 10 de l’évangile de Jean constitue le grand discours du Bon Pasteur, mais la péricope retenue par la liturgie (Jn 10, 1-10) n’en couvre que la première partie, centrée sur deux images distinctes : Jésus comme le pasteur authentique qui entre par la porte (vv. 1-6), puis Jésus comme la porte elle-même (vv. 7-10). Le contexte littéraire immédiat est la guérison de l’aveugle-né (Jn 9) et la confrontation avec les pharisiens qui en découle. Le passage s’inscrit donc dans la crise de l’autorité religieuse en Israël : qui sont les vrais guides du peuple ? Les pharisiens qui excluent de la synagogue celui qui confesse Jésus (9, 34), ou Jésus qui donne la vue aux aveugles ? Le genre littéraire est celui de la paroimia (v. 6), terme johannique distinct de la parabolē synoptique, désignant un discours figuré, énigmatique, qui demande une clé d’interprétation — clé que Jésus fournira lui-même dans la suite.
L’image de l’enclos (aulē) et de la porte (thura) puise dans le quotidien pastoral de la Palestine : les bergeries étaient des enclos à ciel ouvert, souvent partagés par plusieurs troupeaux, gardés la nuit par un portier (thurōros). Le matin, chaque berger venait appeler ses propres brebis, qui reconnaissaient sa voix et le suivaient. Le contraste structurant du passage oppose deux modes d’entrée : par la porte (légitime) et par escalade (anabainōn allachothen, « montant par ailleurs »). Celui qui escalade est qualifié de kleptēs kai lēstēs — « voleur et bandit » : le premier terme (kleptēs) désigne celui qui dérobe en secret, le second (lēstēs) le brigand qui use de violence. Jean utilise ces deux mots pour couvrir l’ensemble du spectre de l’usurpation : la ruse et la force. Dans le contexte historique, les « voleurs et bandits » évoquent à la fois les faux messies politiques et les chefs religieux qui exploitent le peuple au lieu de le servir — comme Ézéchiel 34 dénonçait les « pasteurs d’Israël qui se paissaient eux-mêmes ».
Le thème de la voix (phōnē) est central : les brebis « écoutent sa voix » (v. 3), « il les appelle chacune par son nom » (kat’ onoma, v. 3), « elles connaissent sa voix » (v. 4), « elles ne connaissent pas la voix des étrangers » (v. 5). Le verbe ginōskō (connaître) a chez Jean une profondeur qui dépasse la simple reconnaissance auditive : il s’agit d’une connaissance relationnelle, intime, réciproque, qui sera explicitée en 10, 14-15 (« je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme le Père me connaît et que je connais le Père »). L’appel « par son nom » (kat’ onoma) individualise la relation : le berger ne gère pas une masse indifférenciée mais entre en relation personnelle avec chaque brebis. Cette insistance sur la nomination rappelle Isaïe 43, 1 (« Je t’ai appelé par ton nom, tu es à moi ») et constitue l’un des fondements johanniques de la théologie de l’élection personnelle.
Augustin, dans son Tractatus in Iohannem (Tr. 45-46), développe magistralement l’exégèse de ce passage. Il identifie la « porte » au Christ lui-même et se pose la question : si le Christ est à la fois le pasteur et la porte, par où entre-t-il lui-même ? La réponse d’Augustin est que le Christ entre « par lui-même » (per seipsum), car il est son propre accès au Père — formule qui anticipe la déclaration de 14, 6 (« Je suis le chemin »). Augustin en tire une ecclésiologie exigeante : tout pasteur de l’Église qui n’entre pas « par le Christ » — c’est-à-dire qui ne cherche pas la gloire du Christ mais la sienne propre — est un voleur, quelle que soit sa charge officielle. Grégoire de Nysse, dans ses Homélies sur le Cantique des Cantiques (Hom. 2), rapproche l’appel par le nom de la connaissance mutuelle entre l’époux et l’épouse du Cantique : la voix du berger est une voix d’amour qui éveille et attire, non une voix de commandement qui contraint.
La transition entre les deux images (vv. 6-7) est marquée par l’incompréhension des pharisiens — « ils ne comprirent pas » (ouk egnōsan) — ce qui est typique de la technique johannique du malentendu : l’auditeur reste au niveau littéral tandis que Jésus parle au niveau symbolique. C’est ce malentendu qui provoque la reprise et l’approfondissement par la formule solennelle Egō eimi hē thura tōn probatōn (« Moi, je suis la porte des brebis »). Il s’agit de l’une des sept grandes déclarations « Je suis » (Egō eimi) de l’évangile de Jean, qui font écho au Nom divin révélé en Exode 3, 14. Le passage de « je suis le pasteur » à « je suis la porte » a suscité des débats exégétiques considérables. Certains (Bultmann, Schnackenburg) y ont vu la trace de sources différentes mal harmonisées ; d’autres (Dodd, Brown) montrent la cohérence : Jésus est à la fois le médiateur (la porte par laquelle on passe) et le guide (le pasteur qui conduit). Les deux images ne se contredisent pas mais se complètent — il est l’accès et l’accompagnement, l’entrée et le chemin.
Le verset 9 déploie trois mouvements de la liberté des brebis qui passent par la porte-Christ : « il sera sauvé » (sōthēsetai), « il entrera et sortira » (eiseleusetai kai exeleusetai), « il trouvera un pâturage » (nomēn heurēsei). L’expression « entrer et sortir » est un sémitisme qui désigne la plénitude de la vie quotidienne, la liberté de mouvement (cf. Nb 27, 17 ; Dt 28, 6) — le salut n’est pas enfermement dans un espace sacré mais liberté de vie dans la confiance. Le « pâturage » (nomē) évoque la surabondance de la terre promise, l’abondance eschatologique. C’est ce que confirme la conclusion du passage, véritable sommet théologique : « Moi, je suis venu pour que les brebis aient la vie, la vie en abondance » (zōēn echōsin kai perisson echōsin). Le terme perisson (« en surabondance », « au-delà de la mesure ») exprime l’excès caractéristique du don divin — non le minimum vital mais le débordement de la grâce. C’est la zōē johannique, la vie éternelle qui commence dès maintenant.
L’intertextualité avec les deux autres lectures du jour est particulièrement riche. La première lecture montre Pierre, pasteur appelé par le Christ, qui exerce son ministère « par la porte » — en proclamant le nom de Jésus, non le sien propre. Les « trois mille » qui se joignent à la communauté sont les brebis qui reconnaissent la voix du vrai pasteur transmise par ses envoyés. La deuxième lecture (1 P 2, 25) nomme explicitement le Christ « berger et gardien de vos âmes », fermant la boucle : celui que Pierre prêche à la Pentecôte, celui dont Pierre décrit la Passion comme modèle de patience, est le même que celui qui se déclare porte et pasteur en Jean 10. La convergence des trois textes dessine une théologie pastorale complète : le Christ est le pasteur qui donne sa vie (Jean), dont la souffrance guérit (1 Pierre), et dont la seigneurie est proclamée pour que tous entrent par la porte du baptême dans le troupeau de la vie en abondance (Actes).
🔥 Contempler
Grâce à demander : Seigneur Jésus, donne-moi de reconnaître ta voix parmi toutes les voix, et de me laisser conduire par toi qui as donné ta vie pour moi.
Composition de lieu — Une colline de Judée à la fin du jour. L’enclos de pierres sèches, basses, avec son unique ouverture. Les brebis qui rentrent une à une, leurs sabots sur la terre dure. L’odeur de la laine, du suint, de la poussière. Jésus parle à des hommes qui connaissent tout cela par cœur — ce sont des images de leur quotidien. Mais regarde son visage : ce n’est plus seulement un berger qui parle de son métier. C’est quelqu’un qui dit « Moi, je suis » avec une gravité nouvelle. Le soir tombe. Au loin, peut-être, un loup hurle.
Méditation — Jésus revient quatre fois sur la même affirmation : « Je donne ma vie. » Quatre fois, comme s’il fallait que cela pénètre couche par couche. « Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis… je donne ma vie pour mes brebis… je donne ma vie pour la recevoir de nouveau… je la donne de moi-même. » Reste avec ce verbe : donner. Ce n’est pas subir, ce n’est pas être pris, ce n’est pas se résigner. « Nul ne peut me l’enlever. » La croix, ici, n’est pas un accident. Elle est un don souverain. Peux-tu laisser cela monter en toi : Jésus a donné sa vie pour toi, librement, sans y être contraint ?
Et puis cette phrase si discrète et si bouleversante : « Je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent, comme le Père me connaît, et que je connais le Père. » Ce comme est vertigineux. La connaissance que Jésus a de toi, et que tu peux avoir de lui, est de la même étoffe que celle qui circule entre le Père et le Fils. Tu n’es pas un numéro dans un troupeau. Tu es connu — d’une connaissance trinitaire, intime, éternelle. Laisse cette parole te rejoindre : il me connaît. Vraiment. Mieux que je ne me connais moi-même.
Enfin, ces « autres brebis, qui ne sont pas de cet enclos ». Jésus dit : « il faut que je les conduise ». Il y a en lui une inquiétude pastorale qui dépasse les frontières. C’est exactement ce que Pierre découvrira à Jaffa. Y a-t-il, dans ton entourage, des « autres brebis » — ceux que tu ne classerais pas spontanément comme proches du Christ — dont Jésus te dit aujourd’hui : celles-là aussi, il faut que je les conduise ?
Colloque — Jésus, bon pasteur, je voudrais te dire merci. Merci d’avoir donné ta vie librement, pour moi qui suis là, ce matin, devant ce texte. Apprends-moi à reconnaître ta voix au milieu de tant d’autres voix qui me tirent de tous côtés. Quand je m’égare, viens me chercher. Quand le loup approche, ne me laisse pas seul. Et fais grandir en moi ton désir de rassembler — ce désir d’un seul troupeau, qui ne supporte aucune frontière étroite. Je suis ta brebis. Tu me connais. Cela me suffit.
Question pour la relecture : À quel moment de cette prière ai-je senti que Jésus me parlait personnellement, m’appelait par mon nom ? Qu’est-ce qui a résonné, ou résisté ?
✝️ Évangile — Jn 10, 1-10 ↗
Lire le texte — Jn 10, 1-10
ANNÉE B (2024) et C (2025) En ce temps-là, Jésus déclara : « Amen, amen, je vous le dis : celui qui entre dans l’enclos des brebis sans passer par la porte, mais qui escalade par un autre endroit, celui-là est un voleur et un bandit. Celui qui entre par la porte, c’est le pasteur, le berger des brebis. Le portier lui ouvre, et les brebis écoutent sa voix. Ses brebis à lui, il les appelle chacune par son nom, et il les fait sortir. Quand il a poussé dehors toutes les siennes, il marche à leur tête, et les brebis le suivent, car elles connaissent sa voix. Jamais elles ne suivront un étranger, mais elles s’enfuiront loin de lui, car elles ne connaissent pas la voix des étrangers. » Jésus employa cette image pour s’adresser aux pharisiens, mais eux ne comprirent pas de quoi il leur parlait. C’est pourquoi Jésus reprit la parole : « Amen, amen, je vous le dis : Moi, je suis la porte des brebis. Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des bandits ; mais les brebis ne les ont pas écoutés. Moi, je suis la porte. Si quelqu’un entre en passant par moi, il sera sauvé ; il pourra entrer ; il pourra sortir et trouver un pâturage. Le voleur ne vient que pour voler, égorger, faire périr. Moi, je suis venu pour que les brebis aient la vie, la vie en abondance. » – Acclamons la Parole de Dieu.
📘 Comprendre
Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain
Situation
L’Evangile de Jean est un Evangile dont la structure nous paraît bien différente de la construction adoptée dans les trois autres Evangiles.
En effet, l’Evangile de Jean, entre un court Prologue (Jean, 1, 1 - 18), qui est la reprise d’une hymne primitive bien adaptée pour servir d’ouverture à la mission terrestre en Jésus du Verbe fait chair (la Parole de Dieu) , et un Epilogue (Jean, 21, 1 - 25), qui est un compte rendu d’apparition(s) du Christ ressuscité en Galilée, ajouté, semble-t-il, lors de la rédaction finale de l’Evangile, se divise en deux grandes parties :
-
LE LIVRE DES SIGNES, dans lequel , tout au long du ministère public de Jésus, nous assistons à la révélation qu’il nous donne de Dieu son Père par ses signes et ses paroles (Jean, 1, 19 - 12, 50),
-
LE LIVRE DE LA GLOIRE, long de huit chapitres (!), où Jésus, à ceux qui le reçoivent et l’accueillent, montre sa gloire en retournant au Père, à son “Heure”, passage qui se réalise dans sa mort, sa résurrection, son ascension, et le don de son Esprit ( Jean, 13, 1 - 20, 31).
Le Livre des signes, dans lequel se situe notre passage, est d’abord ainsi nommé parce qu’il se trouve ponctué par SEPT signes, tous IMPORTANTS de par leur sens, accomplis par Jésus du début à la fin de son ministère :
- le changement de l’eau en vin à Cana (2, 1 - 11),
- la guérison du fils d’un intendant royal à Cana (4, 46 - 54),
- la guérison d’un infirme à la piscine de Bethesda (5, 1 - 11),
- la multiplication des pains en Galilée (6, 1 - 15),
- la marche sur la Mer de Galilée (6, 16 - 21),
- la guérison d’un aveugle-né à Jérusalem (9),
- la réanimation de Lazare, mort et mis au tombeau à Béthanie (11).
Cependant, dans la mesure où ces SEPT “signes” sont souvent plus ou moins longuement expliqués par des paroles ou des discours de Jésus, une autre répartition, plus précise, de ce Livre des signes, nous aide à mieux situer et donc mieux comprendre notre passage :
- 1°) Les débuts de la Révélation de Jésus : de Jean-Baptiste à Jésus (1, 19 - 51), aboutissant au changement de l’eau en vin à Cana (2, 1 - 11), qui sert de transition avec la partie suivante,
- 2°) Du premier signe de Cana (eau changée en vin) au deuxième signe de Cana (guérison du fils d’un intendant royal) (2 - 4), ce deuxième signe servant également de transition avec la 3ème partie (4, 46 - 54),
- 3°) Jésus et les principales fêtes juives (5 - 10),
- 4°) Jésus vit l’approche de son “Heure”, Heure de sa mort et de sa gloire (11, 1 - 12, 36),
- 5°) Conclusion du Livre des signes sur le ministère de Jésus et résumé de sa prédication (12, 37 - 50).
Dans la 3ème partie du Livre des Signes, après s’être situé, face au Sabbat, suite à sa guérison du paralytique de la piscine de Bethesda, face à la Fête de la Pâque, dans son discours sur le pain de vie après avoir multiplié les pains et rejoint ses disciples en marchant sur la mer, puis face à la Fête des Tentes, en proclamant dans le Temple que lui seul donne l’eau vive et qu’il est la lumière du monde, Jésus nous est maintenant présenté à un moment proche de la Fête de la Dédicace du Temple de Jérusalem, qui a lieu trois mois après la Fête des Tabernacles ou des Tentes, Fête où il va rencontrer de nouveau beaucoup d’opposition à tout ce qu’il propose au nom de Dieu, et à tout ce qu’il déclare de lui-même.
Cette page de l’Evangile de Jean, que nous lisons ce jour, peut-être interprétée comme un “entre-deux” séparant la manifestation de Jésus lors de ces deux Fêtes Juives. Elle se poursuit d’ailleurs jusqu’au verset 21 de ce chapitre 10, où est rappelée la guérison de l’aveugle-né (racontée au chapitre précédent), et elle sera reprise, comme en écho, dans le cadre de la célébration de la Fête de la Dédicace, lorsque Jésus répondra à ses détracteurs qui ne croient pas en lui, “qu’ils ne sont pas de ses brebis” (Jean, 10, 26 - 29).
Message
Faut-il appeler cette parabole la “parabole de la bergerie” ou de “l’enclos du troupeau” (10, 1 - 5), ou bien plutôt y voir deux petites paraboles distinctes et séparées, qui se suivent ?
Dans ce cas, la première, celle de la “porte des brebis” (10, 1 - 3a), établit un contraste dans l’approche du troupeau, entre le voleur et le brigand, d’une part, qui pénètrent dans la bergerie sans passer par la porte, et, d’autre part, le berger des brebis qui, lui, entre vraiment par la porte.
Quant à la seconde, celle du “vrai berger” (10, 3b - 5), elle se concentre sur la relation entre les brebis et le berger : relation de connaissance intime et de fidélité, liée à l’appartenance des brebis au berger, seul maître du troupeau.
Cela dit, Jésus se définit comme “la porte” par laquelle il faut passer, ou entrer, pour être sauvé dans un espace de liberté et de vie, car Jésus précise alors immédiatement qu’il est venu pour que les hommes aient la vie et la vie en abondance.
Puis, plus loin dans le texte, Jésus va se présenter comme le “Bon Pasteur” et le “Vrai Berger”, qui connaît ses brebis, donne sa vie pour elles, et a pour mission, également, de rassembler dans l’unité d’un unique troupeau, les brebis qui n’appartiennent pas à l’enclos de l’actuel Peuple d’Israël.
Decouvertes
Cette (ou ces) parabole(s) est (ou sont) liée(s) à la continuité de tout un contexte biblique.
Dans l’Ancien Testament, Dieu, qui conduit son peuple Israël, confie cette mission de berger à des chefs comme David et les rois qui lui ont succédé. Mais la plupart de ces chefs ne se comportent pas selon le plan de Dieu, et, dans la grand chapitre 34 du Livre du Prophète Ezéchiel,, le Seigneur déclare, d’une part, qu’il est lui-même le Berger de son peuple qu’il va rassembler et mener là où il doit être, et, d’autre part, que, le moment venu, il fera appel à un nouveau David pour le relayer dans sa fonction de Berger.
Dans le Nouveau Testament, en Marc, 6, 35, les foules qui courent vers Jésus sont comparées à des brebis sans pasteur. En Luc, 15, 3 - 7, la parabole de la brebis perdue, que raconte Jésus, répond aux critiques des Pharisiens qui l’accusent de fréquenter les publicains et les pécheurs. En Matthieu, 7, 15, les croyants sont comparés à des brebis qui doivent demeurer sur leur garde au milieu des loups. En Matthieu, 25, 32 - 34, les brebis symbolisent les justes qui sont sauvés lors du jugement final. Voir également, à ce propos, TOB, Jean, 10, 11, note “z”.
A noter que Jésus va devoir, dans un deuxième temps (10, 6 - 18), expliquer ces paraboles en se déclarant successivement la “porte des brebis” (10, 6 - 10) et le “bon pasteur” (10, 11 - 18), et cela, parce qu’il n’a pas été compris. Comme le remarque TOB (Jean, 10, 3, note “r”), il y a deux catégories d’hommes au sein d’Israël, “ceux qui appartiennent effectivement au berger et qui répondent à son appel, et à lui seul, et ceux qui n’y répondent pas parce qu’ils ne lui ont jamais appartenu”.
Il est, de même, facile, compte tenu du contexte immédiat de l’aveugle-né, où Jésus fait comprendre aux Pharisiens qu’ils sont des aveugles même s’ils prétendent voir clair (9, 40 - 41), de déduire que l’image du voleur et du brigand, employée par Jésus dans la première des deux petites paraboles, les vise, et invite ceux qui écoutent Jésus à ne pas les prendre pour maîtres et pour guides.
Prolongement
Comme il l’avait déjà fait plusieurs fois depuis le discours sur le “pain de vie” (Jean, 6, 35 - 59), Jésus nous dit de lui-même : “Je suis… (ceci ou cela)”, autant d’attributs qu’il se donne (le pain, la lumière du monde, la porte des brebis, le bon berger, la résurrrection et la vie, le chemin, la vérité et la vie, la vigne… etc.) et qui nous montrent à quel point toutes les valeurs que nous apporte le salut de Dieu sont concentrées en lui. Et ce, à un tel point qu’à plusieurs reprises (Jean, 8, 24. 28. 58, et 13, 19), Jésus se présentera comme “JE SUIS” (tout court), nom même de Dieu dans la Bible (Exode, 3, 14 - 16), Source dernière et absolue de tout ce qui existe (Jean, 1, 1 - 3).
Mais, ce qu’il nous dit être, Jésus nous le donne en partage : ce qu’il précise bien ici, dans cette page, lorsqu’il nous affirme “qu’il est venu pour que nous ayons la vie”.
A condition que, dans une attitude de foi, nous nous désappropriions de nous-mêmes pour lui appartenir et recevoir tout de lui.
Notons que la liturgie catholique de ce temps de Pâques nous fait découvrir les différentes approches que l’Evangile de Jean nous présente de Jésus : autant d’aspects de la richesse du Seigneur Ressuscité qui vient à nous en son Esprit Saint.
🙏 Seigneur Jésus, tu es le seul par qui nous devons passer pour aller jusqu’à toi, qui es également le seul qui peut nous conduire au Père en son Royaume, où Dieu nous offre d’avoir part, par toi et en toi, à sa propre vie divine, et déjà tu nous donnes la proximité, l’intimité de ta présence et de ta rencontre, en nous communiquant ce que tu es et vis, dans l’Esprit Saint : rends-moi capable d’avoir toujours les yeux ouverts à la grandeur du mystère que tu nous partages, et par lequel nous sommes configurés à ton image, recevant de toi la dignité de “fils” et “d’enfants de Dieu”, achèvement total de toute notre existence selon le projet de Dieu, qui nous a créés à son image, et nous fait devenir création nouvelle, en toi Ressuscité, et la puissance de son Esprit. AMEN.
Éclairage exégétique — Synthèse IA
Le chapitre 10 de l’évangile de Jean constitue le grand discours du Bon Pasteur, mais la péricope retenue par la liturgie (Jn 10, 1-10) n’en couvre que la première partie, centrée sur deux images distinctes : Jésus comme le pasteur authentique qui entre par la porte (vv. 1-6), puis Jésus comme la porte elle-même (vv. 7-10). Le contexte littéraire immédiat est la guérison de l’aveugle-né (Jn 9) et la confrontation avec les pharisiens qui en découle. Le passage s’inscrit donc dans la crise de l’autorité religieuse en Israël : qui sont les vrais guides du peuple ? Les pharisiens qui excluent de la synagogue celui qui confesse Jésus (9, 34), ou Jésus qui donne la vue aux aveugles ? Le genre littéraire est celui de la paroimia (v. 6), terme johannique distinct de la parabolē synoptique, désignant un discours figuré, énigmatique, qui demande une clé d’interprétation — clé que Jésus fournira lui-même dans la suite.
L’image de l’enclos (aulē) et de la porte (thura) puise dans le quotidien pastoral de la Palestine : les bergeries étaient des enclos à ciel ouvert, souvent partagés par plusieurs troupeaux, gardés la nuit par un portier (thurōros). Le matin, chaque berger venait appeler ses propres brebis, qui reconnaissaient sa voix et le suivaient. Le contraste structurant du passage oppose deux modes d’entrée : par la porte (légitime) et par escalade (anabainōn allachothen, « montant par ailleurs »). Celui qui escalade est qualifié de kleptēs kai lēstēs — « voleur et bandit » : le premier terme (kleptēs) désigne celui qui dérobe en secret, le second (lēstēs) le brigand qui use de violence. Jean utilise ces deux mots pour couvrir l’ensemble du spectre de l’usurpation : la ruse et la force. Dans le contexte historique, les « voleurs et bandits » évoquent à la fois les faux messies politiques et les chefs religieux qui exploitent le peuple au lieu de le servir — comme Ézéchiel 34 dénonçait les « pasteurs d’Israël qui se paissaient eux-mêmes ».
Le thème de la voix (phōnē) est central : les brebis « écoutent sa voix » (v. 3), « il les appelle chacune par son nom » (kat’ onoma, v. 3), « elles connaissent sa voix » (v. 4), « elles ne connaissent pas la voix des étrangers » (v. 5). Le verbe ginōskō (connaître) a chez Jean une profondeur qui dépasse la simple reconnaissance auditive : il s’agit d’une connaissance relationnelle, intime, réciproque, qui sera explicitée en 10, 14-15 (« je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme le Père me connaît et que je connais le Père »). L’appel « par son nom » (kat’ onoma) individualise la relation : le berger ne gère pas une masse indifférenciée mais entre en relation personnelle avec chaque brebis. Cette insistance sur la nomination rappelle Isaïe 43, 1 (« Je t’ai appelé par ton nom, tu es à moi ») et constitue l’un des fondements johanniques de la théologie de l’élection personnelle.
Augustin, dans son Tractatus in Iohannem (Tr. 45-46), développe magistralement l’exégèse de ce passage. Il identifie la « porte » au Christ lui-même et se pose la question : si le Christ est à la fois le pasteur et la porte, par où entre-t-il lui-même ? La réponse d’Augustin est que le Christ entre « par lui-même » (per seipsum), car il est son propre accès au Père — formule qui anticipe la déclaration de 14, 6 (« Je suis le chemin »). Augustin en tire une ecclésiologie exigeante : tout pasteur de l’Église qui n’entre pas « par le Christ » — c’est-à-dire qui ne cherche pas la gloire du Christ mais la sienne propre — est un voleur, quelle que soit sa charge officielle. Grégoire de Nysse, dans ses Homélies sur le Cantique des Cantiques (Hom. 2), rapproche l’appel par le nom de la connaissance mutuelle entre l’époux et l’épouse du Cantique : la voix du berger est une voix d’amour qui éveille et attire, non une voix de commandement qui contraint.
La transition entre les deux images (vv. 6-7) est marquée par l’incompréhension des pharisiens — « ils ne comprirent pas » (ouk egnōsan) — ce qui est typique de la technique johannique du malentendu : l’auditeur reste au niveau littéral tandis que Jésus parle au niveau symbolique. C’est ce malentendu qui provoque la reprise et l’approfondissement par la formule solennelle Egō eimi hē thura tōn probatōn (« Moi, je suis la porte des brebis »). Il s’agit de l’une des sept grandes déclarations « Je suis » (Egō eimi) de l’évangile de Jean, qui font écho au Nom divin révélé en Exode 3, 14. Le passage de « je suis le pasteur » à « je suis la porte » a suscité des débats exégétiques considérables. Certains (Bultmann, Schnackenburg) y ont vu la trace de sources différentes mal harmonisées ; d’autres (Dodd, Brown) montrent la cohérence : Jésus est à la fois le médiateur (la porte par laquelle on passe) et le guide (le pasteur qui conduit). Les deux images ne se contredisent pas mais se complètent — il est l’accès et l’accompagnement, l’entrée et le chemin.
Le verset 9 déploie trois mouvements de la liberté des brebis qui passent par la porte-Christ : « il sera sauvé » (sōthēsetai), « il entrera et sortira » (eiseleusetai kai exeleusetai), « il trouvera un pâturage » (nomēn heurēsei). L’expression « entrer et sortir » est un sémitisme qui désigne la plénitude de la vie quotidienne, la liberté de mouvement (cf. Nb 27, 17 ; Dt 28, 6) — le salut n’est pas enfermement dans un espace sacré mais liberté de vie dans la confiance. Le « pâturage » (nomē) évoque la surabondance de la terre promise, l’abondance eschatologique. C’est ce que confirme la conclusion du passage, véritable sommet théologique : « Moi, je suis venu pour que les brebis aient la vie, la vie en abondance » (zōēn echōsin kai perisson echōsin). Le terme perisson (« en surabondance », « au-delà de la mesure ») exprime l’excès caractéristique du don divin — non le minimum vital mais le débordement de la grâce. C’est la zōē johannique, la vie éternelle qui commence dès maintenant.
L’intertextualité avec les deux autres lectures du jour est particulièrement riche. La première lecture montre Pierre, pasteur appelé par le Christ, qui exerce son ministère « par la porte » — en proclamant le nom de Jésus, non le sien propre. Les « trois mille » qui se joignent à la communauté sont les brebis qui reconnaissent la voix du vrai pasteur transmise par ses envoyés. La deuxième lecture (1 P 2, 25) nomme explicitement le Christ « berger et gardien de vos âmes », fermant la boucle : celui que Pierre prêche à la Pentecôte, celui dont Pierre décrit la Passion comme modèle de patience, est le même que celui qui se déclare porte et pasteur en Jean 10. La convergence des trois textes dessine une théologie pastorale complète : le Christ est le pasteur qui donne sa vie (Jean), dont la souffrance guérit (1 Pierre), et dont la seigneurie est proclamée pour que tous entrent par la porte du baptême dans le troupeau de la vie en abondance (Actes).
🔥 Contempler
Grâce à demander : Seigneur Jésus, donne-moi de reconnaître ta voix parmi toutes les voix, et de me laisser conduire par toi qui as donné ta vie pour moi.
Composition de lieu — Une colline de Judée à la fin du jour. L’enclos de pierres sèches, basses, avec son unique ouverture. Les brebis qui rentrent une à une, leurs sabots sur la terre dure. L’odeur de la laine, du suint, de la poussière. Jésus parle à des hommes qui connaissent tout cela par cœur — ce sont des images de leur quotidien. Mais regarde son visage : ce n’est plus seulement un berger qui parle de son métier. C’est quelqu’un qui dit « Moi, je suis » avec une gravité nouvelle. Le soir tombe. Au loin, peut-être, un loup hurle.
Méditation — Jésus revient quatre fois sur la même affirmation : « Je donne ma vie. » Quatre fois, comme s’il fallait que cela pénètre couche par couche. « Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis… je donne ma vie pour mes brebis… je donne ma vie pour la recevoir de nouveau… je la donne de moi-même. » Reste avec ce verbe : donner. Ce n’est pas subir, ce n’est pas être pris, ce n’est pas se résigner. « Nul ne peut me l’enlever. » La croix, ici, n’est pas un accident. Elle est un don souverain. Peux-tu laisser cela monter en toi : Jésus a donné sa vie pour toi, librement, sans y être contraint ?
Et puis cette phrase si discrète et si bouleversante : « Je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent, comme le Père me connaît, et que je connais le Père. » Ce comme est vertigineux. La connaissance que Jésus a de toi, et que tu peux avoir de lui, est de la même étoffe que celle qui circule entre le Père et le Fils. Tu n’es pas un numéro dans un troupeau. Tu es connu — d’une connaissance trinitaire, intime, éternelle. Laisse cette parole te rejoindre : il me connaît. Vraiment. Mieux que je ne me connais moi-même.
Enfin, ces « autres brebis, qui ne sont pas de cet enclos ». Jésus dit : « il faut que je les conduise ». Il y a en lui une inquiétude pastorale qui dépasse les frontières. C’est exactement ce que Pierre découvrira à Jaffa. Y a-t-il, dans ton entourage, des « autres brebis » — ceux que tu ne classerais pas spontanément comme proches du Christ — dont Jésus te dit aujourd’hui : celles-là aussi, il faut que je les conduise ?
Colloque — Jésus, bon pasteur, je voudrais te dire merci. Merci d’avoir donné ta vie librement, pour moi qui suis là, ce matin, devant ce texte. Apprends-moi à reconnaître ta voix au milieu de tant d’autres voix qui me tirent de tous côtés. Quand je m’égare, viens me chercher. Quand le loup approche, ne me laisse pas seul. Et fais grandir en moi ton désir de rassembler — ce désir d’un seul troupeau, qui ne supporte aucune frontière étroite. Je suis ta brebis. Tu me connais. Cela me suffit.
Question pour la relecture : À quel moment de cette prière ai-je senti que Jésus me parlait personnellement, m’appelait par mon nom ? Qu’est-ce qui a résonné, ou résisté ?
🙏 Prier
Seigneur Jésus, bon pasteur, tu as donné ta vie pour moi, librement, et tu me connais comme le Père te connaît.
Apprends-moi ta voix. Apprends-moi à la distinguer des voix de mercenaires qui m’égarent et me dispersent.
Et donne-moi le cœur de Pierre à Jaffa : ce cœur qui consent à voir tomber ses cloisons, qui se laisse remettre debout par ta voix, qui n’empêche pas ton action là où elle déborde mes catégories.
Que ta lumière et ta vérité guident mes pas, comme un cerf altéré cherche l’eau vive, jusqu’à ta demeure où il n’y aura qu’un seul troupeau, et toi seul comme pasteur.
Amen.
🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée avec l’évangile du jour
La prière personnelle est un trésor. Mais la foi se vit aussi ensemble.
🕯️ Entrer dans la prière
Nous sommes en plein temps pascal, et la liturgie nous fait entendre aujourd’hui deux scènes qui se répondent en profondeur. Pierre, à Jérusalem, est sommé de s’expliquer : pourquoi est-il « entré chez des hommes qui ne sont pas circoncis » ? Et l’Évangile nous donne Jésus déclarant : « J’ai encore d’autres brebis, qui ne sont pas de cet enclos. » Le même mouvement traverse les deux textes — l’enclos qui s’ouvre, le troupeau qui s’élargit, Dieu qui passe les frontières que nous croyions être les siennes.
Le Psaume, entre les deux, te donne le ton intérieur : « Comme un cerf altéré cherche l’eau vive… » C’est la soif qui creuse en nous l’espace pour cette nouveauté.
Pose ton téléphone. Respire. Demande à l’Esprit Saint de te conduire là où il veut t’emmener aujourd’hui — peut-être hors d’un enclos que tu ne soupçonnais pas. Commence peut-être par le Psaume, comme un seuil. Sois attentif à ce qui résiste en toi, et à ce qui s’ouvre.